
En se recueillant au Maqam Echahid à Alger, le pape Léon XIV a prononcé le mot « pardon » dans un lieu central de la mémoire de la guerre d’indépendance. Un geste hautement symbolique qui contraste avec la position constante de la France, ravivant le fossé mémoriel entre Paris et Alger.
À Alger, un mot lourd d’histoire
Il pleuvait sur Alger ce lundi matin. Léon XIV, premier pape à fouler le sol algérien, s’est longuement recueilli devant le Maqam Echahid, monument érigé en 1982 en hommage aux martyrs de la guerre d’indépendance.
Une gerbe de roses blanches déposée en silence, puis ces mots prononcés en anglais : « Cette paix […] n’est possible que par le pardon », appelant à ne pas « ajouter du ressentiment au ressentiment, de génération en génération ».
Dans ce lieu précis, au cœur de la mémoire nationale algérienne, le mot « pardon » dépasse la simple dimension spirituelle. Il prend une portée politique évidente. Prononcé par un chef religieux étranger, il résonne comme un écho direct à une attente ancienne de l’Algérie vis-à-vis de la France. Un signe aussi pour les médias du Groupe Bolloré, Cnews en tête, qui défendent le retour à un Occident Chrétien mais attaque l’Algérie tous les jours.
Un pape américain face au refus français
Robert Francis Prevost n’est ni Français ni héritier d’une histoire coloniale en Algérie. Et pourtant, son geste s’inscrit au cœur du débat franco-algérien.
Depuis des décennies, Alger attend de Paris une reconnaissance globale des violences coloniales. Mais Emmanuel Macron a fixé une ligne claire : en 2023, il affirmait ne pas avoir « à demander pardon » pour la colonisation, estimant que ce terme risquerait de « rompre les liens » entre les deux pays. Cette position s’inscrit dans une continuité. Le rapport de Benjamin Stora sur les questions mémorielles avait déjà exclu toute idée de repentance globale, privilégiant des gestes ciblés : reconnaissance de crimes spécifiques, hommages, ou encore excuses adressées aux harkis. Mais avec Macron, il n’y a plus ni pardon, ni excuses, ni reconnaissance des crimes.
Ainsi, un pardon global pour 132 ans de colonisation et une guerre aux centaines de milliers de morts reste, à ce jour, hors du champ politique français.
Alger valorise le geste, Paris reste en retrait
L’accueil réservé au pape par Abdelmadjid Tebboune en dit long sur la portée du moment. Reçu avec les honneurs d’un chef d’État, le souverain pontife a multiplié les séquences hautement symboliques.

Son passage par la Grande Mosquée d’Alger, l’une des plus grandes au monde, puis par la Basilique Notre-Dame d’Afrique pour une célébration interreligieuse, a renforcé la dimension politique de cette visite.
Dans un contexte de relations diplomatiques tendues entre Paris et Alger depuis 2021, ce contraste est saisissant.
La “fille aînée de l’Église” dépassée par Rome
Quelques jours à peine avant ce déplacement à Alger, Emmanuel Macron était reçu au Vatican par Léon XIV pour un entretien officiel.
Un échange diplomatique classique, centré sur les crises internationales. Pourtant, il est probable que lenpape ait evoqué le sujet avec le President francais. Ainsi, la séquence prend une résonance particulière à la lumière du geste d’Alger. Car la France, longtemps qualifiée de « fille aînée de l’Église », se retrouve aujourd’hui dépassée sur le terrain symbolique par le chef même de l’Église catholique. Là où Paris refuse toujours le mot « pardon », Rome, elle, n’hésite plus à le prononcer, jusque devant le monument des martyrs algériens.
Deux langages, un fossé persistant
Il y a là une ironie géopolitique profonde. Le Vatican, institution bimillénaire, a depuis longtemps intégré le registre du pardon dans sa diplomatie, notamment sous Jean-Paul II puis avec François. À l’inverse, la République française privilégie une approche graduelle, faite de reconnaissance partielle et de « mémoire apaisée », sans franchir le seuil du pardon global.
Et au milieu, une image forte : celle d’un pape étranger disant à Alger ce que la France refuse encore de formuler.




