Paludisme : une « menace négligée » pour les économies africaines

Le paludisme affaiblit et tue les forces vives du continent africain. Mais, et c’est bien moins connu, il retarde aussi le développement économique des zones les plus touchées. C’est ce que souligne un rapport du Forum économique mondial (FEM) paru récemment. Précisions de David Kim, responsable de l’Afrique et du paludisme pour l’Initiative mondiale en faveur de la santé du FEM.

Le Forum économique mondial (FEM) vient de publier Business and malaria : a neglected threat ? (Affaires et paludisme : une menace négligée ?), le premier rapport se penchant sur les conséquences du paludisme sur l’économie des pays endémiques. Le FEM a par ailleurs émis un guide destiné aux entreprises, afin qu’elles puissent mettre en place des stratégies permettant de réduire les pertes financières, notamment liées à l’absentéisme. L’Afrique est très touchée par le paludisme, comme l’Amérique latine et une partie de l’Asie. David Kim, responsable de l’Afrique et du paludisme pour l’Initiative mondiale en faveur de la santé du FEM, dresse un bilan des conséquences des crises palustres sur l’économie du continent noir.

Afrik : Que contiennent les deux documents que vous avez publiés ?

David Kim :
Le rapport montre l’impact du paludisme sur l’activité économique des pays endémiques. C’est le premier document du genre parce que, s’il y en a beaucoup concernant l’impact du sida sur les affaires, il n’y en avait pas sur le paludisme. Nous avons interrogé plusieurs chefs de sociétés à qui nous avons demandé s’ils pensent que le paludisme influe sur leur rendement, et, si oui, de quelle manière ils essayent de remédier aux effets négatifs. Le guide vise essentiellement à montrer aux entreprises pourquoi elles devraient mettre en place des stratégies de lutte contre le paludisme et explique comment faire pour y parvenir. Il donne des clés pour comprendre le paludisme, développer les différents types d’intervention dans les domaines du traitement, de l’éducation ou de la prévention. Le Nigeria a, par exemple, un programme de lutte contre le paludisme en partenariat avec l’OMS (Organisation mondiale de la santé), l’Unicef… Nous voulons que les entreprises voient comment travailler avec les programmes existants. Elles doivent comprendre que combattre le paludisme est bon pour elles mais aussi pour l’environnement dans lequel elles opèrent.

Afrik : Combien de temps en moyenne s’absente un malade du paludisme ?

David Kim :
Cela peut aller jusqu’à dix jours par crise. Mais il faut prendre en compte le fait que les malades peuvent tomber dans le coma ou mourir, comme ils peuvent revenir après une journée d’absence. Cela dépend notamment de la région d’où l’on vient. Si l’on vient d’une région où le paludisme est très fréquent, on développe une immunité partielle. En revanche, les travailleurs migrants ne sont pas habitués au paludisme, ils mettront plus de temps à se remettre car il faut en moyenne cinq ans d’exposition pour développer une immunité. C’est pour cela que les enfants de moins de cinq ans sont très vulnérables dans ce genre de zone. Il arrive, par ailleurs, que l’un des parents doivent quitter le travail pour s’occuper d’un enfant qui fait une crise, mais ce sont le plus souvent les femmes qui le font.

Afrik : Comment les entreprises gèrent-elles les absences ? Remplacent-elles les malades ?

David Kim :
Tout dépend de la loi. Dans certains pays les employeurs sont obligés de donner des congés, mais dans d’autres, la loi n’est pas aussi généreuse. Dans certaines régions avec une forte haute prévalence, et notamment à la saison des pluies, on emploie plus de personnes qu’il ne faut en prévision des malades. Ainsi, certains vont employer 1 050 personnes au lieu des 1 000 dont ils ont besoin. C’est pourquoi nous recommandons aux entreprises de donner des congés maladie à leurs employés, car si un moustique pique un malade, il risque d’être infecté et de contaminer d’autres personnes. Ce qui représente une menace pour l’entreprise.

Afrik : Des malades se rendent-ils tout de même au travail parce qu’ils ne veulent pas perdre d’argent ?

David Kim :
Oui, malheureusement. Mais comme le paludisme peut causer une anémie qui dure, la productivité de l’entreprise est réduite.

Afrik : Y a-t-il des entreprises qui appliquent déjà des programmes permettant de faire reculer le paludisme ?

David Kim :
Il y en a beaucoup. La compagnie minière BHP Billiton avait une entreprise d’aluminium au Mozambique. Elle a perdu 2,7 millions de dollars en deux ans à cause de l’absentéisme lié au paludisme (6 000 personnes avaient été touchées, ndlr). Les responsables se sont dits que s’ils ne combattaient pas la maladie, ils seraient obligés de fermer. Ils ont réagi, et ça leur a réussi ! Ils travaillent en collaboration le gouvernement et les organisations non gouvernementales et ont mis en place un très bon programme qui leur a permis de réduire entre 60% et 90% le taux d’absentéisme. Et ils ont créé 1 000 nouveaux emplois. Aujourd’hui, l’industrie du tourisme s’est même développée dans la région parce que la zone n’est plus dangereuse pour les Européens et les Américains. Exxon Mobil, lors de la construction d’un pipeline de pétrole de 1 000 km de long entre le Cameroun et le Tchad, a mis en place un programme qui leur a permis d’économiser 3,8 millions de dollars.

Afrik : La prophylaxie est-elle une solution pour réduire l’absentéisme ?

David Kim :
Les gens évitent de le faire dans les zones à haut risque parce qu’elle n’est pas efficace à 100%, qu’elle a des effets secondaires et que les gens préfèrent que les malades développent une résistance naturelle. Mais on donne des médicaments aux femmes enceintes pour accroître leur résistance.

Afrik : Certains pays qui ont éradiqué le paludisme, comme l’Italie et la Grèce, ont vu leur croissance s’améliorer. Quelle est l’incidence du paludisme sur le Produit intérieur brut (PIB) des pays africains ?

David Kim :
Des études montrent que la croissance des pays avec une forte prévalence de paludisme est plus basse de 1,3% par an. Par ailleurs, le paludisme coûte environ 0,6% du PIB de l’Afrique sub-saharienne. Mais le combat contre le paludisme sera plus difficile qu’en Italie ou en Grèce parce que la maladie est trop répandue et que les moustiques sont plus résistants.

Afrik : L’Ile Maurice a pu éradiquer le paludisme, pourtant sa croissance ne s’est pas envolée comme d’autres pays dans son cas. Comment l’expliquez-vous ?

David Kim :
C’est très difficile à dire. L’éradication du paludisme n’est pas le seul facteur de croissance d’un pays. La croissance dépend de beaucoup de facteurs et je ne connais pas suffisamment Maurice pour expliquer pourquoi la croissance n’a pas été aussi forte.

Afrik : Dans quelle zone, urbaine ou rurale, le paludisme cause-t-il le plus de tort ?

David Kim :
C’est surtout dans les zones rurales qu’il y a le plus de problèmes, car le système de santé n’y est pas très développé. C’est pour cela que les compagnies qui s’installent en zone urbaine doivent saisir l’opportunité de lutter contre le paludisme en mettant en place leurs propres infrastructures de santé. En général, les grandes compagnies, comme Exxon Mobil et Total (spécialisées dans le pétrole, ndlr) ont déjà leur clinique, alors il est plus simple pour elles d’y ajouter un programme sur le paludisme.

Afrik : Dans le rapport, on constate que ce sont les secteurs où travaillent les femmes qui souffrent le plus du paludisme. Pourquoi ?

David Kim :
En général, les femmes sont un peu plus vulnérables au paludisme que les hommes. C’est encore plus vrai pour les femmes enceintes parce que leurs défenses immunitaires sont amoindries. Beaucoup d’entre elles travaillent, par exemple, en Tanzanie et au Kenya, dans les plantations de thé. La production est donc ralentie quand elles sont malades. Les hommes sont également touchés. Notamment dans les secteurs minier, gazier et pétrolier du Nigeria, du Cameroun, de Angola et d’une partie du Sénégal, des pays durement frappés par la maladie.

Afrik : Le paludisme menace-t-il aussi l’économie parce qu’il cause l’absentéisme des élèves ?

David Kim :
Le paludisme peut affecter les jeunes et leur potentiel économique, parce qu’il peut notamment causer des troubles neurologiques. L’absentéisme à l’école est par endroits compris entre 26% et 28%. Alors, parce qu’ils n’ont pas pu apprendre, ils ne sont pas préparés à travailler et à saisir les opportunités.

Afrik : Diriez-vous que le paludisme affecte autant les entreprises que le sida ?

David Kim :
Ce sont deux maladies très différentes, même si quand on regarde une carte de la répartition de ces maladies, elle est pratiquement identique. Le sida affecte les entreprises d’une façon différente. Lorsqu’une société doit s’occuper d’un séropositif, elle doit prendre en charge son traitement à vie. Par ailleurs, la prévalence du sida ne baisse que lorsque les gens meurent. En revanche, on peut réduire le fardeau du paludisme en juste un an et les coûts ne sont pas très élevés.

Afrik : Des entreprises ont-elles dû fermer à cause du paludisme ?

David Kim :
Si c’est arrivé, je n’en ai pas d’exemples.

 Consulter le rapport : Business and malaria : a neglected threat ?

 Consulter le guide pour les entreprises