P comme Passeport

« L’Apprentissage » : un livre délicieux sur Internet, sous forme d’abécédaire, pour dire en 100 mots comment la France adopte ses enfants de migrants. « Lettres persanes » d’aujourd’hui qui seraient écrites par une enfant de migrants, petit manifeste sur la double identité culturelle des Français d’origine étrangère, l’initiative de la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a séduit Afrik.com qui a décidé de vous offrir deux mots par semaine. A savourer, en attendant la parution du livre…

De A comme Accent à Z comme Zut, en passant par H comme Hammam ou N comme nostalgie, 100 mots pour un livre : L’apprentissage ou « comment la France adopte ses enfants de migrants ». Une oeuvre que la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a choisi de publier d’abord sur Internet. Un abécédaire savoureux qu’Afrik a décidé de distiller en ligne, pour un grand rendez-vous hebdomadaire. Une autre manière d’appréhender la littérature…

P

PASSEPORT

Je suis venue à la Mairie pour faire renouveler mon passeport, et j’attends.

Je suis Française de passeport, et je me pose la question: est-ce que je me sens appartenir à ce groupe d’hommes, de femmes et d’enfants, qui comme moi attendent dans la salle? Davantage qu’à la foule des trottoirs de Beyrouth ou du Caire, car j’ai aussi les deux autres passeports, d’Egypte par ma naissance et mon histoire familiale, et du Liban par mon sang?

Parmi le public qui attend, j’observe :

– un garçonnet blond, les cheveux raides coupés au bol, en bermuda bleu marine et chaussures de cuir de la même couleur, à côté de sa maman, coiffée et habillée presque pareil, comme souvent dans les milieux bcbg en France, maman habillée comme ses enfants, sage et disciplinée, ce que jamais on ne verrait en Orient, où les femmes même mères toujours leur féminité aiment cultiver affirmer exprimer;
– une jeune femme, l’allure dynamique, cheveux bruns et lisses, en pantalon et sac à dos élégant, rieuse et détendue en répondant sur son portable, quand en Orient me semble-t-il une femme jeune en public toujours plus réservée doit se montrer, plongée dans un livre une revue ou ayant l’air de s’ennuyer – obligée d’avoir l’air plus vertueuse que sympathique ce qui est bien dommage me semble-t-il;
– un homme, cheveux noirs mi-longs gominés, favoris travaillés, blouson de cuir noir, rocker latino en entier, qui ose s’habiller comme il veut, sortir de la norme s’affirmer mais en Orient dans la rue il ne pourrait faire un pas sans qu’on lui dise: tu as l’air déguisé;
– une femme et son enfant dans les bras, la peau brune et l’origine incertaine pour moi, Maurice Madagascar les Antilles peut-être, Française ancienne ou nouvelle je ne sais mais Française en tout cas.

L’une des fonctionnaires, dans ce bureau de l’état-civil qui est un service de police nationale, est d’origine asiatique, une autre vient d’Afrique, en plus de cette femme à l’enfant, et de moi-même, d’origine étrangère, attendant mon passeport français mais aussi européen désormais, parmi tous ces autres Français dans la salle de mairie et dont certains sont peut-être d’origine belge italienne espagnole ou que sais-je.

Et soudain la réponse à ma question est là, dans cette évidence: car jamais on ne verra un Marocain – un homme d’origine marocaine – fonctionnaire de police en Egypte, un journaliste télé d’origine algérienne en Jordanie, ou un adjoint au maire d’origine syrienne en Tunisie, malgré tous les discours sur l’unité arabe, l’amitié des peuples, la langue commune, l’arabo-islamisme qui nous réunit tous etcetera etcetera. Et encore moins, dans aucun de ces pays arabes, un ministre d’origine grecque, un haut fonctionnaire d’origine italienne, ou un maire d’origine maltaise, pour prendre des peuples de Méditerranée qui comptaient jadis dans ces pays de fortes communautés.

La France brasse accueille et adopte les peuples du monde entier comme aucun pays arabe à ce jour ne le fait, l’Europe accueille les étrangers comme aucun pays de la région arabe n’accueille les autres Arabes ou les Occidentaux, et pour cette seule ouverture des frontières des esprits des cœurs qui se traduit sous mes yeux aujourd’hui par l’ouverture des administrations des jobs de la nationalité aux hommes et femmes venus d’ailleurs comme moi, je me sens totalement française dans ma Mairie aujourd’hui. Avec humour, le romancier Waciny Laredj dans un roman admirait les Hollandais, « si bons musulmans d’accueillir ainsi autant d’étrangers » – dont lui-même notamment *.

Sur Radio Tunis jadis, chaîne nationale, j’avais pu autrefois décrocher la réalisation d’une émission hebdomadaire, avoir une heure d’antenne en direct, parler aux auditeurs, les distraire les informer. Mais mon nom de famille, levantin d’évidence, avait été par la hiérarchie gommée: pour tous les auditeurs je devais être tout simplement Nadia, m’avait-on sommé, réduction de mon identité professionnelle de journaliste à mon seul prénom qui m’avait humiliée, un prénom seul comme une chanteuse arabe de variétés comme un enfant invité sur un plateau télé, mais Nadia pouvait faire tunisien, il ne fallait surtout pas que la radio nationale ait l’air d’avoir engagé une étrangère en ses terres. Et je devais m’estimer heureuse, car mon amie Edith, libanaise comme moi mais de mère française, journaliste radio bien plus confirmée même, mariée à un Tunisien en outre donc plus locale que moi, s’était vue imposer le changement de son prénom occidental si elle voulait travailler sur les ondes nationales – ce qu’elle avait refusé.

Et je n’oublie pas qu’il y a plus de 30 ans, c’est d’avoir des ancêtres étrangers, non musulmans de surcroît, c’est-à-dire ne partageant pas la religion du plus grand nombre, qui nous fit quitter le pays où mes parents étaient nés, où moi-même je suis née, l’Egypte où mes grands-parents et parfois mes arrières grands-parents avaient choisi de vivre, dans un Empire ottoman alors ouvert à toutes les migrations tous les désirs d’ailleurs et puis d’enracinement. Je n’oublie pas que c’est le nationalisme nassérien qui a contraint mes parents à nous donner, à mes sœurs et moi, des prénoms arabes, quand mes parents avaient reçu des prénoms chrétiens, nous avons des prénoms de planqués comme les Juifs en Europe autrefois durent parfois aussi changer leurs prénoms ou leurs noms de famille pour se fondre dans la masse se faire oublier ne pas se faire remarquer, affirmation pareillement impossible de sa foi de son appartenance de sa fierté d’exister. Liberté niée, car la première des libertés est d’appeler ses enfants comme on veut. De garder son prénom. Ou son nom. Identité niée, car l’identité commence par le nom, comme me le rappelle la fiche d’Etat-civil que je dois remplir en attendant mon tour: « Identité: Nom, Prénom,… ».

« En France personne ne me demande d’où je viens », répond simplement mon père quand des amis lui demandent encore lequel des trois pays il préfère, des trois où il a vécu: l’Egypte, le Liban, ou la France. Je sais que dans son cœur c’est l’Egypte de sa jeunesse, l’Alexandrie de ses années d’entrée dans la vie, qu’il vénère. Mais sa raison lui fait aimer, ou remercier, un pays qui a su accueillir l’étranger qu’il était, avec sa famille, et offrir à ses quatre filles « un avenir », comme il disait quand nous sommes arrivés, et qui sont aujourd’hui nos présents.

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