Ousmane Sonko limogé, et après ?


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Macky Sall salue Ousmane Sonko en présence de Diomaye Faye
Macky Sall salue Ousmane Sonko en présence de Diomaye Faye

Bassirou Diomaye Faye a fini par faire, vendredi soir, ce qui, depuis quelques semaines, n’était plus qu’une question de temps : il a limogé son mentor et Premier ministre, Ousmane Sonko, l’homme par qui il est devenu président de la République du Sénégal.

À peine un an après leur éclatante victoire face au camp Macky Sall, le duo Sonko-Faye s’est mué en un duel entre le Président et son Premier ministre. Deux hommes qui étaient l’un l’alter ego de l’autre et qui s’étaient présentés aux Sénégalais comme les deux faces d’une seule et même médaille. Une idée vendue à travers le slogan devenu célèbre « Diomaye Moy Sonko ».

La fin brutale d’un tandem présenté comme historique

Le Sénégal vient de tourner une page politique aussi spectaculaire qu’inattendue. En limogeant son Premier ministre, Ousmane Sonko, le 23 mai 2026, le Président Bassirou Diomaye Faye met officiellement fin à un tandem qui avait incarné, pendant quelques mois, l’espoir d’une rupture radicale avec l’ancien système politique sénégalais. Ce qui avait été vendu aux Sénégalais comme une alliance indestructible entre deux hommes unis par la prison, la lutte politique et le combat contre le régime de Macky Sall apparaît aujourd’hui comme un édifice fragile, miné dès l’origine par des rivalités de pouvoir, des ambiguïtés institutionnelles et des ambitions concurrentes. Le « duo de choc » célébré en 2024 s’est finalement révélé n’être qu’un château de cartes.

Lorsque Bassirou Diomaye Faye remporte l’élection présidentielle de mars 2024 sous la bannière du PASTEF, beaucoup voient en lui le prolongement politique d’Ousmane Sonko, comme ils l’ont voulu. À l’époque, Sonko est empêché de se présenter à la Présidentielle à cause de ses démêlés judiciaires. C’est donc son fidèle allié, Bassirou Diomaye Faye, qui devient le candidat de substitution. Dans l’imaginaire collectif, le véritable leader reste pourtant Sonko. Faye apparaît davantage comme le dépositaire temporaire d’un projet politique conçu par son mentor. Cette ambiguïté originelle va poursuivre le pouvoir sénégalais pendant toute la première année du mandat. Dès les premiers mois, une question traverse les milieux politiques et diplomatiques : qui gouverne réellement le Sénégal ? Le Président élu ou le chef du PASTEF?

Le premier acte du film

Pendant plusieurs mois, le pouvoir tente de préserver l’image d’un exécutif uni. Mais derrière les apparitions publiques et les discours sur la « complémentarité », les tensions s’installent progressivement. Le premier choc a lieu en juillet 2025 lorsque Ousmane Sonko évoque publiquement un « problème d’autorité », voire une « absence d’autorité ». Derrière cette formule, beaucoup comprennent une critique directe contre le Président Diomaye Faye, accusé de manquer de fermeté et de faire preuve de lenteur dans la mise en œuvre des réformes promises.

La question de la reddition des comptes devient alors un sujet à polémique. Une partie de la base militante du PASTEF reproche au Président de ne pas aller assez vite contre les figures de l’ancien régime. En réalité, deux visions du pouvoir commencent à s’opposer. D’un côté, Diomaye Faye tente progressivement d’endosser les habits d’un chef d’État soucieux d’équilibre institutionnel, de stabilité économique et d’apaisement diplomatique. De l’autre, Sonko reste fidèle à une ligne plus offensive, plus militante et plus populiste, portée par une base impatiente de voir une rupture brutale avec l’ancien système.

Le deuxième acte ou le début de la guerre à visage découvert

Le second acte de la rupture survient en novembre 2025 lorsque le Président décide de réactiver la coalition politique ayant porté leur victoire et de confier sa direction à Aminata Touré. Cette décision, prise sans l’accord de Sonko, est vécue comme une humiliation au sein du PASTEF. Pour beaucoup d’observateurs, le conflit cesse alors d’être idéologique pour devenir ouvertement politique et personnel. La question n’est plus seulement celle des réformes, mais celle du leadership du camp présidentiel et de la succession politique future. Car derrière la rivalité institutionnelle se profile déjà l’échéance présidentielle suivante.

Au fil des mois, les déclarations publiques deviennent plus tendues. Sonko évoque même, en mars 2026, une possible « cohabitation douce », comme si le Premier ministre se préparait déjà à devenir un opposant interne au Président qu’il avait lui-même contribué à faire élire.

Le limogeage, ultime étape d’un divorce annoncé

Le 2 mai 2026, Bassirou Diomaye Faye franchit un cap en affirmant publiquement qu’il pourrait limoger son Premier ministre s’il perdait confiance en lui. Le signal est clair. Mais c’est finalement peu après, devant les députés, qu’Ousmane Sonko semble provoquer l’irréparable. Sans attaquer frontalement le Président, il critique néanmoins sa position sur le contrôle des fonds politiques de la présidence et de la primature. « Le Président s’est trompé », déclare-t-il, avant d’ajouter qu’il espère qu’il « reprendra ses esprits ». Dans n’importe quel système présidentiel, une telle déclaration venant d’un Premier ministre constitue presque une rupture de loyauté publique. Quelques heures plus tard, le décret de limogeage tombe.

Maintenant, il faut attendre pour voir les conséquences de ce divorce. Le départ d’Ousmane Sonko ouvre désormais une période de grande incertitude politique au Sénégal. Car Sonko conserve une influence populaire considérable, notamment auprès de la jeunesse urbaine et militante. Les rassemblements spontanés observés à Dakar après son limogeage montrent que son capital politique reste intact. Sur les réseaux sociaux, les messages de soutien ne se comptent plus. À l’université Cheikh-Anta-Diop, des étudiants se mobilisent déjà pour dénoncer ce qu’ils considèrent comme une trahison politique. Le PASTEF lui-même semble entrer dans une zone de turbulences. Le parti peut-il survivre à une fracture entre ses deux principales figures historiques ? Qui contrôlera réellement l’appareil politique ? Le congrès annoncé pour le 6 juin sera déterminant.

La fin d’un mythe politique

Pour Bassirou Diomaye Faye, le limogeage représente aussi un pari risqué. En se séparant de son mentor, il tente de s’affirmer enfin comme un Président autonome et non comme une simple incarnation par procuration du leader du PASTEF. Mais cette émancipation pourrait avoir un coût élevé. Une partie de l’électorat qui a porté le tandem au pouvoir reste profondément attachée à Sonko, considéré comme l’architecte idéologique de la victoire de 2024. Le Président devra désormais convaincre qu’il peut gouverner sans son ancien mentor, maintenir la cohésion de sa majorité et éviter une crise politique durable.

Dans tous les cas, c’est une nouvelle étape politique qui s’ouvre au Sénégal avec son lot d’inconnus. Pendant les tout premiers mois qui ont suivi son installation, mois, le pouvoir sénégalais avait cultivé l’image d’une alliance fraternelle, presque fusionnelle, entre deux hommes présentés comme inséparables. Mais derrière ce qui apparaît aujourd’hui comme une mise en scène politique se cachait une contradiction fondamentale : deux centres de légitimité coexistaient au sommet de l’État. L’un détenait le pouvoir institutionnel, l’autre conservait le pouvoir charismatique. À long terme, cette dualité pouvait difficilement survivre.

Le limogeage d’Ousmane Sonko marque donc bien plus qu’un simple remaniement gouvernemental. Il signe l’effondrement d’un récit politique qui avait fasciné une partie de l’Afrique : celui d’une révolution démocratique portée par deux hommes unis contre le système. Deux ans plus tard, le rêve du tandem s’est brisé sur les réalités classiques du pouvoir, des ambitions personnelles et des luttes d’influence.

Serge Ouitona
Serge Ouitona, historien, journaliste et spécialiste des questions socio-politiques et économiques en Afrique subsaharienne.
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