
En Afrique francophone, Canal+ régnait sur les grands soirs de football. Aujourd’hui, pour le Mondial 2026, c’est New World TV qui tient le signal. Le groupe togolais a décroché l’exclusivité payante de la compétition dans dix-neuf territoires subsahariens francophones, laissant Canal+ hors jeu sur l’événement le plus regardé de la planète. Cette redistribution des droits traduit une mutation profonde du paysage audiovisuel africain qui change de mains, de logique et d’échelle.
Le diffuseur togolais New World TV a obtenu de la FIFA les droits exclusifs de télévision payante pour l’ensemble des matchs dans dix-neuf territoires subsahariens francophones (Bénin, Burkina Faso, Burundi, Cameroun, Congo, Côte d’Ivoire, Gabon, Guinée, Madagascar, Mali, Maurice, Niger, République centrafricaine, et d’autres), ainsi que les droits exclusifs de télévision gratuite pour 34 matchs dans toute l’Afrique subsaharienne. Dans les trois pays francophones qualifiés, Côte d’Ivoire, RDC et Sénégal, New World TV a sous-licencié la diffusion en clair à des chaînes nationales déjà identifiées. Ce sera RTI et NCI en Côte d’Ivoire, RTS au Sénégal, RTNC en République démocratique du Congo
Comment New World TV a verrouillé le signal francophone
Pour les téléspectateurs qui ne disposent pas d’un abonnement payant New World TV, sur les 104 matchs du tournoi, 34 seulement seront sous-licenciés en clair à des chaînes nationales gratuites, à raison d’un match par jour. Ces accords se négocient pays par pays, et à trois jours du coup d’envoi, plusieurs d’entre eux ne sont toujours pas finalisés.
New World TV aborde le Mondial dans un contexte de crise interne avec des accusations d’impayés, la fermeture du studio parisien et des difficultés sur les visas pour les équipes techniques. Pour une large partie du public africain, le choix risque de se résumer à la radio ou aux flux pirates. Pourtant, pour New World TV, ce Mondial représente le véritable test de sa maturité logistique et commerciale. Le groupe togolais avait déjà couvert le Qatar 2022, mais la compétition aux États-Unis, Canada et Mexique est d’une autre ampleur. En Afrique de l’Ouest, le football se regarde rarement seul. Les maquis, les places de quartier, les fan-zones improvisées et les salons de coiffure sont autant de relais populaires que New World TV devra alimenter avec un signal fiable et des prix accessibles.
Le grand vide : Canal+ privé de son sport roi
Canal+ se retrouve totalement évincé de la diffusion du Mondial 2026 dans les marchés francophones d’Afrique subsaharienne. C’est une rupture majeure pour le groupe, qui avait longtemps associé son image au football international premium sur le continent.
Mais Canal+ joue désormais une autre carte. L’acquisition de MultiChoice, finalisée en septembre 2025, a porté le groupe à 40 millions d’abonnés dans plus de 70 pays, soit quatre fois plus qu’il y a dix ans. Le 3 juin 2026, Canal+ a franchi une nouvelle étape symbolique en entamant sa cotation à la bourse de Johannesburg, une première pour une entreprise française sur la principale place boursière du continent.
Derrière la puissance de cet empire, la situation est pourtant plus complexe. La base d’abonnés DStv a atteint son pic à 17,3 millions en mars 2023 et décline depuis. En Afrique du Sud seulement, la plateforme a perdu 589 000 abonnés sur l’exercice 2024-2025, le segment premium étant en recul continu depuis le déploiement de Netflix. C’est pour enrayer cette érosion que Canal+ a déployé un plan de 100 millions d’euros centré sur le renforcement commercial de DStv et une stratégie d’agrégation de contenus.
Le partenariat conclu avec Netflix en juin 2025 étend la distribution de la plateforme américaine dans 24 pays d’Afrique subsaharienne au sein des offres Canal+. Le groupe français se positionne ainsi en agrégateur plutôt qu’en concurrent frontal des géants du streaming. Cette approche de super-agrégation (Canal+, Netflix, droits sportifs et productions locales réunis sous un même abonnement) constitue désormais le pivot de la stratégie africaine du groupe.
Piratage, TikTok, streaming : la bataille change de terrain
La bataille entre New World TV et Canal+ se déroule dans un marché soumis à des pressions qui dépassent les deux acteurs. YouTube, TikTok et les usages pirates captent une part croissante du temps d’écran, notamment chez les publics jeunes qui consomment des résumés, des réactions et des extraits courts autant que les retransmissions intégrales.
Une étude de Digital TV Research estime que le nombre d’abonnements payants en Afrique subsaharienne pourrait atteindre 16 millions d’ici 2029, avec une pénétration limitée à environ 7 % des foyers équipés d’un téléviseur. L’essentiel du public africain reste encore à conquérir, ou à perdre au profit de l’offre gratuite et non officielle.
Pour les supporters francophones d’Afrique de l’Ouest, le mode d’emploi du Mondial est désormais clair. New World TV pour l’intégralité de la compétition, les chaînes nationales partenaires pour les 34 à 44 matchs en clair pour celles qui ont un accord, DStv et SuperSport dans les marchés anglophones. Reste à savoir si, dans dix ans, les supporters africains regarderont encore le football sur des bouquets traditionnels ou si les plateformes de streaming auront définitivement capté leurs habitudes.




