Osiris-Moubarak, dieu du nouveau Nil

Détourner une partie des eaux du Nil pour une redistribution démographique et économique de l’Egypte : Osiris, dieu du Nil, n’eût pas été aussi audacieux…

Il est des images d’Epinal qui se fanent. Celle de l’Egypte organisée vers le seul axe Sud-Nord de la bande du Nil est de celles là. Le gouvernement égyptien se lance en effet dans un projet d’une audace inouïe : déplacer 5 millions de personnes sur vingt ans dans le Désert Occidental. De fait, la bande de terre cultivable (5% du pays) est à son maximum d’exploitation et sa concentration démographique à un seuil critique avec 63 millions de personnes actuellement, 85 millions dans vingt ans.

Le projet, dit de Toshka, du nom d’un site sacré de l’Egypte pharaonique, suppose de détourner une partie du Nil du lac Nasser pour faire fleurir le Désert Libyque. Cinq milliards de m3 chemineront le long d’un canal de 8 km déjà réalisé. Un canal qui continuera sa course sur 310 km pour arroser encore la boucle d’oasis du Nord-Ouest du pays.

Pompage abusif

Or, l’utilisation actuelle des ressources du Nil, dont le lac Nasser serait le réceptacle, est déjà l’objet de tensions avec l’Ethiopie qui prévoit de son côté de créer trente-six barrages sur le Nil bleu. Sachant que celui-ci est pourvoyeur de 80 % du débit total du Nil. L’Egypte tire, depuis les accords égypto-soudanais de 1959, 95% de ses ressources en eau du fleuve avec 55,5 milliards de m3.

Ce que critique l’Ethiopie qui n’a pas été associée aux accords. Officiellement, l’Egypte nie ce problème en disant travailler à des économies d’eau à échelle de 6,5 milliards de m3, par le développement du recyclage de l’eau et l’amélioration de l’irrigation. Mais les résultats attendus sont repoussés à un futur indéterminé.

Il est une seconde ressource en eau convoitée par l’Egypte autour du projet de Toshka et de la Nouvelle Vallée : la nappe aquifère qui s’étend jusqu’en Libye… et déjà pompée par les milliers de puits de cette dernière. Sachant que cette nappe, datant de l’ère glaciaire, ne se renouvelle pas, le développement de Toshka accréditera l’image donnée par un hydrogéologue de l’université de Haifa et cité par U.S News des  » deux personnes buvant dans un même verre avec leurs pailles « . Ajoutons que l’Egypte constate déjà ailleurs l’effet de pompage abusif des nappes phréatiques, c’est-à-dire l’affaissement des sols.

Prix écologique et humain

Les experts prévoient une raréfaction de l’eau dès 2025. Et la sous-secrétaire d’état au ministère de l’Irrigation et des ressources en eau, citée par le Figaro, avoue déjà la salinisation des terres qui augmente au gré du pompage de l’eau, la pollution chimique issue de l’agriculture, les évaporations et 40% de fuite des circuits de distribution…

Développer un nouveau pôle d’activités dans le désert est une riche idée. Mais les industries d’exploitation minières attendues auront leur propre consommation d’eau et seront autant d’unités de pollution. Que penser quand le projet prévoit de les faire cohabiter avec des fermes modernes vouées à l’exportation de produits biologiques irrigués au goutte-à-goutte ?

L’Egypte, qui identifie bien ses priorités, doit veiller à ce que l’enthousiasme de travaux d’envergure n’ignore pas les dangers de dégradation de ses relations diplomatiques, d’un bouleversement écologique profond et … du déplacement de millions de personnes.