Osange Silou-Kieffer : « Le cinéma ultramarin souffre d’un déni »

Un scénario aux accents d’Outre-Mer. C’est ce que recherche le Prix Océans France Ô du court métrage, lancé en mai dernier, pendant le Festival de Cannes et dont l’appel à candidatures s’achève le 31 août prochain. Entretien avec Osange Silou-Kieffer, journaliste et coordinatrice du prix, qui revient sur les objectifs de cette initiative et évoque le cinéma des Outre-Mer.

Afrik.com : Avant le Prix Océans France Ô du court métrage, il y a eu les Hohoas ?

Osange Silou-Kieffer :
Les Hohoas, c’est un concours de scénario de courts métrages que nous avions créé en partenariat avec le ministère de l’Outre-Mer en 2003. J’avais commencé à y réfléchir un an plus tôt. En 2003, Mariejosé Alie avait l’intention d’organiser un évènement à Cannes. Elle m’a donc proposé que nous l’organisions ensemble, en partenariat avec RFO. Nous avons alors tenté de trouver un nom générique pour un concours qui concernait l’Outre-Mer dans son ensemble. Car bien souvent, quand on parle d’initiatives relatives à l’Outre-Mer, les gens pensent que ce n’est que pour la Martinique, la Guadeloupe, éventuellement la Guyane. Que La Réunion est déjà loin et un peu exclue … Quant à la Polynésie et la Nouvelle-Calédonie, ils pensent tout simplement qu’ils n’y ont pas droit. Nous avons donc voulu rendre hommage à la Polynésie, qui n’avait pas de cinéma, en choisissant un mot polynésien pour désigner le concours. Hohoas veut dire « notre image ». Le principe était le même que le concours que nous avons lancé à Cannes, si ce n’est qu’au lieu de mettre des espèces sonnantes et trébuchantes sur la table, RFO devait coproduire le film. RFO a vraiment rempli son contrat sur la première œuvre produite, Monsieur Etienne. Par la suite, notre partenaire n’a pas respecté ses engagements et j’ai donc décidé, en 2009, de mettre fin à ce concours. Cela tombait bien, puisqu’en 2010, RFO a intégré France Télévisions. Quand Gilles Camouilly a été nommé à la tête de France Ô, il y a 2 ans, nous nous sommes rencontrés et il voulait absolument que nous relancions le prix. Il a été ainsi rebaptisé Le Prix Océans France Ô du court métrage. Nous avons notamment mené une réflexion avec le Syndicat des Producteurs indépendants (SPI) et la Quinzaine des réalisateurs (section parallèle du Festival de Cannes).

Quid du Prix Océans France Ô du court métrage ?

Le Prix Océans France Ô du court métrage récompense un scénario de langue française ayant une thématique ultramarine. Le gagnant recevra de la part de la chaîne une participation au plan de financement de son film à hauteur de 30 000 euros, dont 3 000 euros garantis à l’auteur pour l’achat du scénario original. Le lauréat du prix du court-métrage sera désigné à l’automne 2013 par un jury présidé par le comédien et réalisateur, Lucien Jean Baptiste, accompagné du jury. Le film lauréat sera diffusé en mai 2014, à la Quinzaine des réalisateurs, pendant le Festival de Cannes.

Afrik.com : Encourager les jeunes réalisateurs, c’est l’ambition première de ce prix ?

Osange Silou-Kieffer :
Mon problème, ce sont les jeunes, c’est de leur donner de la visibilité. Nous avons eu une première génération de cinéastes : Ferly (Jacques), Lara (Christian), Glissant (Edouard), Palcy (Euzhan)… Tous ces gens ont 50, 60, 70 ans aujourd’hui. Ceux qui arrivent après – Fabrice Pierre, Jean-Claude Barny, Christian Grandman – ont la quarantaine et rencontrent de grandes difficultés pour réaliser leur premier ou leur deuxième long métrage. Cette deuxième génération peine à émerger. Ils n’ont même pas réussi à faire ce que leurs aînés ont fait. Il s’agit bien sûr d’accompagner cette génération-là bien, mais surtout de faire émerger une nouvelle génération en leur donnant, dès le début, des clés. C’est ce que nous avons fait avec les Hohoas qui ont permis de mettre en lumière 30 scénaristes-réalisateurs potentiels. Certains ont fait leur film, d’autres non. Cela a permis d’identifier des talents comme Fabrice Pierre ou Stanislas Jean-Luc, qui est maintenant aux Etats-Unis, de les former parce que le prix était assorti d’une résidence d’écriture. Les Hohoas leur permettait d’être à Cannes et de rencontrer des professionnels. Le Prix Océans du court métrage ne doit que poursuivre ce travail-là.

Afrik. Com : L’Afrique semble aussi concernée par ce prix. Dans quelle mesure ?

Osange Silou-Kieffer :
Le thème générique, c’est l’Outre-Mer. Nous voulons qu’on nous raconte des histoires de l’Outre-Mer, qui ne sont pas nécessairement racontées que par des gens de l’Outre-Mer. Nous avons par conséquent élargi le prix à l’espace francophone. Cela fait longtemps que j’essaie de faire une passerelle entre l’Afrique et les Caraïbes, mais c’est un peu difficile. Les rencontres se font entre personnes. Cependant, nous avons encore du mal à travailler ensemble.

Afrik.com : Le prix est doté de 30 000 euros, une belle somme pour une entrée en matière ?

Osange Silou-Kieffer :
On peut faire un court, rien qu’avec ça. Par ailleurs, il y a toutes les aides que cela peut déclencher. Mais c’est bien de donner les moyens dès le début, afin que quelque chose de cohérent puisse se faire.

Afrik.com : Que pourrait-on dire aujourd’hui dire du cinéma ultramarin à un néophyte ?

Osange Silou-Kieffer :
C’est un cinéma qui existe, qui a produit de grands films que l’on ne réussit pas toujours à associer à leurs réalisateurs. Ma fille (Canelle Kieffer) qui a fait son mémoire de master 2 sur les cinémas de l’Outre-Mer s’est retrouvée, pour son oral, devant 300 personnes, à qui elle a demandé qui connaissait Lucien Jean-Baptiste. Personne n’a levé le doigt. Qui connaît Euzhan Palcy ? Personne ! Jean-Claude François Barny ? Idem. La seule personne que tout le monde connaissait, c’était Pascal Légitimus. Après, elle leur a demandé si quelqu’un dans la salle avait vu La Première étoile, tout le monde lève la main. Qui connaît Rue Cases Nègres, Une Saison blanche et sèche, Nèg Marron… même réactions positives. Elle leur a fait constater qu’il y avait un problème : « Vous connaissez les œuvres, pas les réalisateurs !». Ils ont vu le film, l’ont parfois adoré, mais ils ne savent pas qui l’a réalisé. Et c’était une audience de professionnels ! Quand ma fille a dit qu’elle faisait son mémoire sur les difficultés d’émergence du cinéma dans l’Outre-Mer, sa directrice de mémoire lui a demandé s’il existait. La personne en question est une grande spécialiste française du cinéma. Ce n’est pas une méconnaissance, c’est d’un déni dont souffre le cinéma ultramarin. Je suis ravie que le film qui sera réalisé soit présenté en première partie du film qui décrochera le prix octroyé par la Quinzaine des réalisateurs. C’est une visibilité extraordinaire. Les histoires de l’Outre-Mer, tout le monde les connaît. C’est ce qu’on appelle le réalisme merveilleux. C’est ce que Garcia Marquez racontait, c’est pareil que ce que Coelho raconte, c’est le même univers, le même imaginaire… Ces histoires-là, j’estime qu’on n’a pas besoin d’être Guadeloupéen, Martiniquais ou Guyanais pour s’y intéresser. J’aime bien l’histoire de Leuk-le-lièvre, c’est une histoire burkinabè avec laquelle j’ai élevé ma fille. Et je considère que cette histoire m’appartient.

Afrik.com : Quelle est la place de ces cinématographies à Cannes, où vous avez lancé le prix et où on a vu récemment Rue Case Nègres à Cannes Classics ? Participe-t-il d’une certaine manière à sa promotion ?

Osange Silou-Kieffer :
Non. Je ne pense pas que le Festival de Cannes s’intéresse à une cinématographie. Les gens du Festival s’intéresse à des individus qui appartiennent à certaines cinématographies. Je vois les rapports que Thierry Frémaux entretient avec les réalisateurs africains. Le cinéma malien n’intéresse pas Thierry Frémaux dans son ensemble. Par contre, Souleymane Cissé l’intéresse. Il en est de même pour Mahamat Saleh Haroun… C’est une histoire de sensibilité. Je peux comprendre aussi que l’on trouve rassurant de connaître les gens. Cependant, il n’y a alors aucune possibilité d’ouverture pour une jeune cinématographie ou un jeune cinéaste qui ne connaît personne à Cannes. Il n’a aucune chance, à moins d’être un Tarantino bis. C’est pour cela que je conseille aux jeunes de partir aux Etats-Unis. Un film de l’Outre-Mer qui partirait à Sundance reviendrait à Cannes systématiquement.