On ne naît pas Noir, on le devient…

On ne naît pas Noir, on le devient. Le décor est planté et montre bien qu’être un Français à la peau noire relève du parcours du combattant. Surtout pour les plus jeunes. Un parcours truffé d’obstacles politico-socio-culturels que Jean-Louis Sagot-Duvauroux dépeint avec pertinence. Qualité que l’on doit bien évidemment à l’histoire personnelle du dramaturge aux multiples casquettes. On ne naît pas Noir, on le devient est un livre à lire pour tout citoyen de cette France mêlée et métisse.

« On ne naît pas Noir, on le devient…Ah oui ! Il n’y avait qu’un Blanc pour penser ça ! » La boutade est facile surtout quand on sait que Jean-Louis Sagot-Duvauroux n’a pas choisi au hasard de paraphraser la dernière phrase du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir. Elle s’impose néanmoins pour deux raisons majeures. Primo, cette affirmation gratuite porte en elle la cohorte de préjugés raciaux qui nous sont familiers et qui fait qu’un jeune Français noir, ou assimilé comme tel, a justement du mal à trouver sa place dans une société française qui est la sienne…de fait. Une situation que le dramaturge Jean-Louis Sagot-Duvauroux nous dépeint avec brio dans son dernier ouvrage. Secundo, son exposé est si pertinent et si bien mené que le Noir qui est en vous en reste coi devant tant d’à-propos. Plus encore, il se demande comment un Blanc l’a percé à jour et mis le doigt sur des questions qui le tiraillent quotidiennement.

La couleur des préjugés

Et les situations et les exemples pleuvent, les uns plus pertinents que les autres. Petite illustration avec l’exemple de son propre fils, Djibril. M. Sagot-Duvauroux constate qu’on acceptera moins de sa mère noire, Safiatou, qu’elle prétende que son fils est blanc -elle sera tout de suite taxée de complexée -que lui son père blanc dise de son fils qu’il est noir. Car être noir, c’est plus qu’une couleur de peau. C’est un amalgame de références socio-culturelles qui jouent malheureusement en défaveur du sujet concerné en France, et plus encore quand il est Français. Une situation qui est la résultante d’une histoire où le Noir a toujours été considéré comme un être inférieur, assertion inepte que l’état souvent déplorable de son continent d’origine vient, semble-t-il, souvent confirmer.

Dans sa réflexion, le metteur en scène qu’est Jean-Louis Sagot-Duvauroux s’est employé avec un soin particulier à nous faire découvrir son personnage, ce jeune Noir français justement aux multiples facettes. De francité évidente, de par son langage mais perçu autrement de part son ascendance. Un être en construction, donc, à qui l’on ne manquera pas de poser la question qui tue : « parle-moi de ta culture ». D’apparence anodine, elle réveillera en lui pléthore de questions auxquelles il lui est parfois difficile de trouver des réponses, parce qu’il sent bien que son interlocuteur attend une réponse particulière du fait de sa « noirceur ».

Il y a Noir et Noir

Et pour cause, le monde qui est le sien lui est parfois fortement étranger et à bien des égards. Sortis des préjugés qui collent justement à sa peau noire, il y a les faits. Comme cette loi sur la nationalité, modifiée en 1993, qui dans ses nouvelles dispositions semble octroyer la citoyenneté « au mérite ». En effet, le Français né en France mais de parents étrangers bénéficiera de la citoyenneté française s’il en fait la demande entre 16 et 21 ans. Et sa requête pourra être refusée s’il s’est rendu coupable de certains délits ou crimes. On profitera donc d’un certain match France-Algérie pour siffler La Marseillaise. Histoire, selon Jean-Louis Sagot Duvauroux, d’exprimer sa révolte « contre le symbole d’un Etat, d’une République vécue comme une marâtre ». Et le malaise identitaire s’intensifie. Pour faire face à la situation, des réponses se font jour. Pas toujours les bonnes, mais elles valent ce qu’elles valent et peuvent parfois se transformer en planche de salut. Le réflexe communautariste s’inscrit dans cette optique. Une « blackitude primaire » qui souvent, d’un point de vue culturel, peut être salvateur, comme l’est un retour aux sources.

Autre réponse : l’adhésion à un islam intégriste comme le relate le rappeur Abd Al Malik dans son livre Qu’Allah bénisse la France !. Cet islam des banlieues a souvent des allures de refuge identitaire. « Ces jeunes savent aussi que l’Islam est redouté, sourdement ressenti comme hostile par la France postcoloniale et judéo-chrétienne, qu’il peut constituer une sorte de revanche sur ce regard pesant », écrit Jean-Louis Sagot-Duvauroux. Ce regard qu’on lui porte à travers les barreaux de sa prison de peau noire. Une pigmentation qui suffit amplement à le définir alors qu’elle cache des réalités multiples. Un Antillais et un Africain n’ont pas le même vécu quant à leur « négritude », « l’empreinte de l’esclavage sur la société des Antilles est toujours là […]. Elle est là dans l’obsession la couleur, de la peau… », affirme le dramaturge. Qu’il est complexe d’être noir surtout quand la France est votre patrie !

Jeune Français noir, jeune Français tout court

Partagée entre une terre d’origine fantasmée par ses géniteurs, qui sera, selon les situations, objet de déception (même chez soi, on demeure un étranger parce que l’on ne partage pas les mêmes codes culturels que les locaux), punition ou encore vraie rencontre avec ses racines. Ce n’est pas « un ouvrage de sociologie » tient à préciser l’auteur. Certes, mais il décrit si bien le drame de ces jeunes Noirs entre deux, quelque peu perdus « dans la périphérie des identités » ; et les solutions que certains d’entre eux, ou que la collectivité, ont pu apporter à leur problème, que sa portée sociale est évidente. « Francité, citoyenneté, image de soi et regard de l’autre » constituent les aspects majeurs de l’identité du jeune Français noir. Mais cette identité semble surtout se construire à « l’épreuve des autres », comme en dehors d’eux-mêmes, dans une société française qui semble en perpétuel déphasage avec sa réalité. Et c’est peut-être là le vrai drame de ces jeunes français noirs. « On ne naît pas Noir, on le devient ». Peut-être parce que dans un environnement quelque peu hostile, se réapproprier et construire son histoire personnelle est la clé première de son identité, une façon de se définir objectivement envers et contre tous.

Surtout contre tous. C’est pour cela que cet ouvrage est particulièrement intéressant, car il n’est rien d’autre qu’une invite à élargir nos horizons et ouvrir nos esprits étriqués. Pour le jeune Français noir, trouver sa place dans sa société est comparable, pour Jean-Louis Sagot-Duvauroux au combat des femmes pour leur émancipation. Et là, tout est dit. Ce sera long, très long même. Cependant il garde l’espoir que tous, à l’instar de Nelson Mandela, aboliront « la pertinence du mot Noir ». Et que le jeune Français noir sera considéré comme un jeune Français tout court. On le comprend…pour Djibril. A qui l’on doit certainement cette œuvre magnifique.

 Jean-Louis Sagot-Duvauroux, « On ne naît pas Noir, on le devient », Albim Michel, 2004

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