Omar Bongo s’en va : le pouvoir gabonais changera-t-il de (pré)nom ?

Albert-Bernard Bongo, alias El Hadj Omar Bongo, alias El Hadj Omar Bongo Ondimba, vient de tirer sa révérence. Des esprits retors diront: « Enfin ! », tant il est vrai que depuis le temps qu’on annonçait son décès, le Grand homme semblait prendre son temps. Il en avait l’habitude, l’homme : prendre son temps. Voilà 41 ans qu’il prenait son temps. Il lui en fallait tant pour trouver des Gabonais dignes de le remplacer – « démocratiquement », bien entendu, puisque le Gabon, dit-on, est une « démocratie », avant d’être une « bongocratie ».

Donc, un Grand homme est mort. Et les médias du monde entier – oui, du monde entier – de parler de la disparition du « doyen » des chefs d’Etats africains. Le Grand homme, rappelons-le, était âgé de 73 ans. C’est 4 ans de moins que son voisin et « frère » Paul Biya (76 ans), et 12 ans de moins que son « grand frère » Robert Mugabe qui continue de brandir ses 85 ans à la face du monde. Voilà un « doyen » bien précoce…

Un Grand homme est mort, les armes du Pouvoir à la main. Bien sûr, il avait suspendu ses fonctions de Président de la République depuis plus d’un mois. Oui ! le Grand homme avait consenti à faire un pas de côté, après 41 ans de règne sans partage. Un long pas de côté, puisqu’il l’a conduit en Espagne. Pour un « check up », nous a assuré le premier de ses ministres, quand il s’est empressé de démentir l’annonce, par des médias étrangers, de la mort du Grand homme. Tout le monde sait que le Chef est sacré, en Afrique. On n’annonce pas sa mort « comme ça », comme celle d’un vulgaire mortel. D’ailleurs, un Chef, ça ne meurt pas ! Un Chef « s’en va » ! Et il s’en va en secret, dans le secret de sa Grandeur. Le peuple, les autres mortels, ne le doivent savoir que plus tard, beaucoup plus tard.

Ces médias étrangers qui, décidément, ne comprennent rien à l’Afrique ! Heureusement, le premier des ministres du Grand homme était là pour rétablir l’harmonie. Il a expliqué qu’il avait discuté avec le Chef de l’Etat, et attestait que le matin du jour de sa mort, le Grand homme était en vie et se portait bien. Quel Grand homme ! Etre encore en vie, quelques heures avant sa mort !

Mais le Grand homme, comme un Grand Maître – qu’il était – a fini par consentir à mourir. Et à plonger, du coup, le monde entier dans une douleur profonde. Comment, en effet, se passer de lui ? Que deviendra notre monde sans les conseils de ce « sage » parmi les sages ? Quels espoirs de paix, dans notre monde si violent, si belliqueux, sans les services de ce « médiateur » avisé ? Quel avenir pour la France, qui vient de perdre un « grand et fidèle ami », selon le mot d’un autre Grand homme, Nicolas Sarkozy ? Que deviendra la fameuse Françafrique, cet outil irremplaçable, maintenant que son « parrain » s’en est allé ? Les pessimistes, comme Valery Giscard d’Estaing – vous savez, l’ami d’un autre Grand homme, Bokassa Ier… – vient d’expliquer que la Françafrique mourrait vraiment, avec la disparition de Bongo. Un grand quotidien français de référence y est allé tout droit, parlant de la mort du « président de la Françafrique ». Ah, cette Françafrique, qui n’arrête pas de mourir…

Il faut appeler un dictateur un dictateur…

Le Grand homme n’est pas encore sous terre, qu’il commence déjà à manquer aux hommes du monde entier. Ici, on déplore la perte d’un ami très cher. Là-bas, c’est le frère et même le grand frère qu’on pleure. Les gabonais, évidemment, sont inconsolables. Tout le monde se demande si le mois de deuil national décrété par le gouvernement, ainsi que les deux jours fériés (11 et 16 juin), chômés – et payés ! – suffiront à calmer leur douleur. Deux jours chômés et payés : peut-on mieux exprimer le souci de l’Etat gabonais pour son peuple ?
Pas un seul qui n’ait ajouté sa voix au chorus. Amis et adversaires politiques, de l’intérieur ou depuis l’exil, tous ont rendu hommage au Grand homme.

Dérogeons donc à la règle – non écrite, bien sûr – du respect dû aux morts. Emettons, parmi quelques autres – Eva Joly, notamment – une voix discordante, dans ce concert de louanges. Et disons tout haut ce que beaucoup pensent tout bas.

Commençons par rappeler qu’Omar Bongo était un dictateur qui dirigeait, depuis 41 ans, un petit émirat pétrolier, pourtant classé parmi les pays les plus pauvres du monde. Les « experts » disent que le PIB de son pays, le Gabon, égale celui de l’Argentine ou du Portugal. La comparaison s’arrête là : si l’espérance de vie – pour ne prendre que cet exemple – atteint et dépasse 77 ans dans ces deux pays, elle atteint péniblement les 56 ans au Gabon. Elle a raison, Eva Joly : Omar Bongo « avait bien servi les intérêts de la France », mais n’avait aucun souci pour les gabonais.

Rappelons que ce quasi-analphabète ne doit sa – très longue – carrière politique qu’au soutien de la France, de l’extrême gauche à l’extrême droite. Rappelons qu’il a arrosé de dollars toute la classe politique française, pour assurer sa tranquillité. Il est assez amusant d’observer, ces derniers temps, les règlements de comptes entre Giscard d’Estaing et Jacques Chirac, le premier accusant le second d’avoir bénéficié des largesses du gabonais, ce que l’autre dément, bien sûr… Rappelons que les pétrodollars d’Omar Bongo ont fait – et continuent de faire – la fortune de Total, grande compagnie pétrolière et, accessoirement, faux-nez des services secrets de la France en Afrique. La liste des présidents africains qui doivent leur maintien au pouvoir à la compagnie pétrolière est bien longue, puisque l’Afrique est riche en pétrole…

Rappelons, parce que le détail est important, qu’Omar Bongo, dont tout le monde dit qu’il aimait son pays et l’Afrique, a choisi d’aller se faire soigner dans un hôpital espagnol, en Espagne. Ceux qui n’ont pas la mémoire courte se souviennent peut-être d’un chef d’Etat – d’un pays voisin, tout aussi gâté par Madre Natura – qui alla soigner un « refroidissement » à Baden-Baden, en Allemagne. Avec les richesses dont regorgent ces pays africains, comment expliquer qu’il n’y ait pas d’hôpitaux assez dignes de confiance pour nos chefs d’Etat, qui sont « obligés » de s’exiler pour leurs soins médicaux ? Des publi-reportages – publiés par de « grands » journaux comme Le Monde ou Jeune-Afrique – nous apprennent, régulièrement, que dans ces pays, tout est pour le mieux : hôpitaux modernes, universités de choix, médecins compétents, économies florissantes, etc. Pourtant, rien n’y fait. Nos Grands hommes sautent dans le premier avion dès que le thermomètre dépasse les 37°C. Ils y passent souvent de longs mois, y dépensent des sommes colossales : une manne qui ne peut même pas profiter à leur pays qu’ils aiment tant…

Rappelons, même si cela peut paraitre banal, tant le virus est diffus en Afrique, qu’on ne s’étonne pas qu’au Gabon – pays dont on dit, pourtant, qu’il a une opposition de qualité – Omar Bongo a passé 41 ans au pouvoir. Soulignons, en passant, que l’homme a pu faire tomber ceux qui, comme Jean-Pierre Cot ou Jean-Marie Bockel, voulaient signer « l’acte de décès » de la Françafrique. Disons, toujours en passant, que ce Grand homme a connu tous les présidents de la Ve république française – de De Gaulle à Sarkozy, en passant par Pompidou, Giscard d’Estaing, Mitterrand et Chirac ; que depuis son fauteuil présidentiel, il a vu arriver 9 présidents à la Maison Blanche. Disons rapidement qu’il a rebaptisé sa ville natale, qui se nomme désormais « Bongoville ». Nul ne sait si, à l’heure de la sanctification, le Gabon ne changera pas de nom, pour s’appeler « Bongoland ». Après tout, « BONGO » ou « GABON », c’est la même chose. A une lettre près…

Nul ne peut contrarier l’œuvre de la Grande Faucheuse

Poussons le blasphème plus loin, pour dire que la disparition d’Omar Bongo attriste tout le monde, même ceux qui – secrètement – s’en réjouissent. Non, je ne parle pas seulement de ses adversaires politiques et de tous ceux qui, nombreux, ambitionnent de succéder au Grand Maitre. Je parle de ceux qui ne peuvent s’empêcher de regarder chez eux, pour « prendre la température » de leur Chef. Je pense aux Zimbabwéens, qui doivent probablement implorer l’aide de la Grande Faucheuse qui, seule, pourra venir à bout de leur indéboulonnable tyran. Je pense aux Tunisiens, qui ne comprennent pas que Ben Ali – qui soufflera bientôt sur sa 73è bougie – soit toujours aussi bien portant, après 22 ans de pouvoir. Je pense aux Egyptiens, qui aimeraient bien envoyer en retraite Hosni Moubarak et ses 81 ans, dont 28 au pouvoir. Et mes amis Algériens alors, qui viennent, dit-on, de reconduire le septuagénaire Bouteflika au trône. Je pense aux Sénégalais qui se débarrasseraient volontiers de Wade – 86 ans, dont 9 au pouvoir, autant dire un « puceau », dans la galaxie des « dinosaures ». Je passe sur beaucoup d’autres, la liste des « sages » étant longue… Et je pense, enfin, à mes compatriotes Camerounais qui doivent faire la moue devant la Grande Faucheuse. Depuis le premier « rendez-vous » manqué, le Sphinx d’Etoudi exhibe fièrement ses 76 ans. Il avait nargué ceux qui le donnaient pour mort, en leur demandant de repasser dans 20 ans. Ce que l’opposition camerounaise n’a pas pu – ou su – faire, la Grande Faucheuse le peut. A chaque séance annuelle de thalassothérapie, les Camerounais guettent. A chaque annonce d’un « court séjour privé en Europe » du Prince, l’espoir se ravive. Mais le communiqué tant attendu tarde à arriver. Jusqu’à quand ? Ils ne perdent pas espoir, pour autant. Chaque jour qui passe les rapproche de l’instant de ce qu’ils croient être une délivrance. Qui leur en voudra ? Certainement pas ce chanteur qui, pourtant très aimé – écouté et même dansé ! – au Palais de l’Unité, osa, dans un rare moment de lucidité, prononcer cette phrase immortelle : « même les chefs d’Etat meurent ». Bongo vient d’en faire la démonstration. « Au suivant de ces messieurs », aurait dit Frédéric Dard…

Laissons donc Omar Bongo Ondimba aller vers le Néant. Laissons le petit homme – au propre comme au figuré – s’en aller, comme il est venu : par le petite porte. Seuls les grands hommes savent mourir. Laissons les chanteurs de louange faire leur travail. Et faisons le nôtre, nous qui sommes encore vivants. Profitons-en, pour éviter – entre autres – que le scénario togolais ne se reproduise au Gabon, puisqu’Omar Bongo a pris soin de placer ses fils – et son clan – à tous les postes stratégiques du Pouvoir. Parmi eux, Ali Bongo, ministre de la défense, et Pascaline Bongo, directrice de cabinet de son défunt père…

 Marcel-Duclos Efoudebe est l’auteur de L’Afrique survivra aux afro-pessimistes, L’Harmattan, 2007.