« Non assistance à peuple en danger » au Togo

La Cour constitutionnelle togolaise doit se prononcer en fin d’après-midi sur le recours déposé par l’opposition togolaise qui dénonce le résultat provisoire du scrutin présidentiel du 26 avril. Si Faure Gnassingbé est proclamé Président mardi soir, le pire risque d’arriver, prévient Jean-Pierre Homawoo, directeur de cabinet du candidat de l’opposition, Emmanuel Akitani Bob.

Après le vote du 26 avril dernier, Faure Gnassingbé, fils de l’ancien Président décédé Gnassingbé Eyadema, a été déclaré vainqueur de la présidentielle par la commission électorale avec 60,22 % des suffrages devant le candidat de la coalition de l’opposition Emmanuel Akitani Bob (38,19%). Contestant ce résultat provisoire et pointant les cas de fraudes enregistrés pendant le scrutin, Emmanuel Bob Akitani s’est proclamé Président le 27 avril. Une auto-proclamation jugée anticonstitutionnelle, notamment par la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cedeao). L’opposition a également déposé un recours contre le résultat provisoire devant la Cour constitutionnelle du Togo, qui doit se prononcer aujourd’hui. A quelques heures de l’annonce du résultat définitif de la présidentielle, nous avons interviewé Jean-Pierre Homawoo, chef de protocole et directeur de cabinet d’Emmanuel Bob Akitani.

Afrik : La Cour constitutionnelle du Togo doit statuer aujourd’hui sur les recours que vous avez déposés contre le résultat provisoire. Elle devrait aussi annoncer vers 17h (GMT) le nom du vainqueur de l’élection. Dans quel état d’esprit ce trouve l’opposition ?

Jean-Pierre Homawoo :
Nous avons bien étudié les recours, pointé les incongruités, les fautes, les fraudes. Nous avons établi nos propres résultats qui donnent le candidat de l’opposition vainqueur à plus de 70%. Malgré cela, nous n’attendons pas de la Cour constitutionnelle qu’elle accepte nos recours. C’est elle qui a investi Faure, elle ne va pas se dédire aujourd’hui… L’Union des forces de changement (UFC, principal parti d’opposition, ndlr) a d’ores et déjà annoncé qu’elle n’abandonnera pas la résistance et l’opposition. De notre côté, Emmanuel Akitani Bob devrait faire une déclaration en fin de journée, après la décision de la Cour constitutionnelle.

Afrik : Faure va donc être proclamé Président. Que va-t-il se passer ?

Jean-Pierre Homawoo :
Je crains fort que les Togolais, comme mardi dernier, descendent dans la rue pour crier leur mécontentement. La tension ici est extrême. Le calme relatif qui règne à Lomé depuis ce week-end n’est qu’apparent. En tant qu’acteurs politiques de l’opposition, nous avons maintenu le couvercle sur la marmite en calmant les jeunes. Nous leur avons dit qu’il y avait une voie élective avec des règles à respecter et que c’est par ces règles que nous allions faire entendre raison au camp adverse. Nous voulons croire que nous sommes dans un état de droit. Chaque jour, nous sommes assaillis de coups de téléphone : nos partisans sont inquiets. Ils nous disent : « Vous savez que les voies légales ne marchent pas ». Mais que pouvons-nous leur proposer d’autre ? Les gens ont le cœur gros. L’exaspération est à son comble. Et l’imprévisible est à prévoir… D’autant plus que les rafles des partisans de l’opposition par les militaires se poursuivent dans certains quartiers, notamment à Bê (un des fiefs de l’opposition, ndlr). Les soldats entrent dans les maisons en pleine nuit, font sortir des familles entières dans la rue et les matraquent.

Afrik : Quel est votre bilan du nombre de morts depuis mardi dernier ?

Jean-Pierre Homawoo :
Selon les estimations de la Ligue togolaise des droits de l’Homme, nous atteignons la centaine de morts pour Lomé et ses environs. Je me trouve près d’un centre hospitalier universitaire et j’ai vu le ballet des ambulances, sans compter les morts qui n’ont pas été transportés dans les hôpitaux. Ces derniers jours, des nouvelles terribles nous arrivent de l’intérieur du pays. Nous n’avons pas de chiffres exacts mais il y a d’horribles ratonnades. De nombreux Togolais fuient les violences. Dans mon entourage même, on s’empresse de faire partir les femmes et les enfants. Une fois que Faure sera déclaré Président, les opposants vont sentir passer la répression… Les gens fuient au Bénin ou au Ghana mais il y a aussi des mouvements de population à l’intérieur du pays : les gens quittent Lomé pour se réfugier dans leurs villages, pensant être plus à l’abri.

Afrik : Les lignes de téléphone sont toujours coupées ?

Jean-Pierre Homawoo :
Depuis lundi, nous pouvons à nouveau appeler à l’intérieur et à l’extérieur du pays et recevoir des appels. Ce qui n’était pas le cas avant. Et l’Internet ne marche pas. Sinon, RFI est toujours coupée, ainsi que toutes les radios FM, dont la BBC et les radios religieuses locales car l’Archevêque n’est pas bien vu par les partisans de Faure. Sa vie est même menacée.

Afrik : Et, vous, vous sentez-vous menacé ?

Jean-Pierre Homawoo :
Pour l’instant, c’est le statu quo. Je n’ai pas été victime d’intimidations réelles mais ma ligne téléphonique est sur écoute et nous sommes constamment surveillés.

Afrik : Vous avez demandé un arbitrage international et avez rencontré les délégués de la Cedeao, samedi. Comme cela s’est-il passé ?

Jean-Pierre Homawoo :
Très mal. Les délégués n’avaient pas grand chose à nous dire. Ils ont attendu 6 jours après la proclamation des résultats provisoires et les violences qui ont suivies, pour venir nous demander : « Qu’est ce qui ne va pas ? » Cela a donc été un monologue : nous avons parlé et nous les avons accusés d’être responsables de la situation. Ils ne tiennent pas compte de nos avertissements et nous n’attendons rien de la Cedeao. Ce qui ce passe aujourd’hui vis-à-vis du Togo, c’est vraiment de la non assistance à peuple en danger.

Afrik : Du côté de la France, rien à attendre non plus ?

Jean-Pierre Homawoo :
Rien et ce, dès le départ. La France nous a fait entendre que nous devions laisser le pouvoir à Faure Gnassingbé et nous rabattre sur les législatives pour intégrer le pouvoir et faire entendre notre voix…

Afrik : Que pensez-vous de la rencontre-éclair entre Louis Michel, le commissaire européen au développement, et Faure, samedi, à Kinshasa ?

Jean-Pierre Homawoo :
Je n’en pense rien car, à leur niveau, rien ne filtre. La communauté internationale semble miser sur le côté pacifique des Togolais. On pense que l’armée pourra les faire taire facilement et juguler la situation. Il y a plus important : la Côte d’Ivoire par exemple…