Natacha Atlas, héritière de Fayrouz et d’Abdel Halim Hafez

La plus grande chanteuse arabe du moment est métisse. Comme Atahualpa Yupanqui avait une mère basque tout en symbolisant la chanson argentine; comme Carlos Gardel avait des origines toulousaines, Natacha Atlas, qui est mi-égyptienne mi-anglaise et vit à Londres, s’affirme plus que jamais, avec ce dernier album, comme la plus grande voix féminine du Moyen-Orient et du Maghreb réunis. Son nouvel album, Mounqaliba (World Village, 2010), est paru.

Mounqaliba (A l’envers), dont Natacha Atlas a composé une partie des titres, est un album somptueux, très recherché musicalement. Natacha y affirme son amour pour le langage musical créé par les frères Rahbani, compositeurs de Fayrouz, et pour la chanson égyptienne d’avant l’Indépendance, qui mêlait d’une autre façon Orient et Occident. Et elle les développe ici ces deux styles, tout en les actualisant.

La musique est donc sublime ici, et d’abord le piano, grâce à Zoe Rahman, jeune pianiste et compositrice britannique de jazz multi-primée, métis anglo-orientale comme Natacha Atlas, car elle est née d’un père bengladeshi et d’une mère anglaise. Le piano, symbole de la musique classique occidentale, était un instrument-clé dans les compositions des Rahbani, et il est largement mis à l’honneur dans cet album. Dès le premier titre, tous les ingrédients sont là: longue introduction instrumentale au piano, dans un climat oriental tout intérieur; déploiement des doux violons d’un orchestre moyen-oriental, à la manière d’un orchestre classique occidental; surgissement de la flûte nay, qu’affectionnait Fayrouz; et la voix enfin, la voix pure, toute de féminité exquise, comme l’était celle de la grande diva libanaise, de Natacha Atlas.

La fierté des origines

Mais Natacha Atlas n’est pas qu’une voix: d’abord, elle a participé à l’écriture et à la composition de nombre de titres de cet album, en partenariat avec son ami Samy Bishai, compositeur anglais né et grandi en Egypte, qui a appris le violon classique à Alexandrie. Elle se veut aussi “passeur de cultures”, reprenant ce qui fit le succès de son tube “Mon amie la rose”: reprendre des chansons occidentales connues – en les orientalisant musicalement, tout en les chantant dans leur langue d’origine.

Surtout, l’artiste ne se limite pas au répertoire de chansons d’amour romantiques qui ont fait les succès libanais et égyptiens d’autrefois: et cet l’album Mounqaliba est aussi un message politique sur “le monde actuel, qui… marche sur la tête”, comme l’explique l’artiste. “On a l’impression de traverser une version moderne perverse des temps moyenâgeux”. Et les chansons sont entrecoupées de messages inspirés par le réalisateur et compositeur américain Peter Joseph, initiateur du mouvement altermondialiste Zeitgeist. Au fil de l’album, Natacha nous donne à écouter des sons captés dans la rue, au Caire et à Marrakech, et notamment des appels à la prière où l’on entend clairement “Allahou Akbar”, comme on les entend tous les jours dans toutes les villes arabes.

Nulle revendication identitaire ici. Juste la fierté des origines. Et d’un patrimoine musical exceptionnel. L’héritière de Fayrouz et de Abdel Halim Hafez est anglaise: merci la mondialisation!

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