N comme Nostalgie

« L’Apprentissage » : un livre délicieux sur Internet, sous forme d’abécédaire, pour dire en 100 mots comment la France adopte ses enfants de migrants. « Lettres persanes » d’aujourd’hui qui seraient écrites par une enfant de migrants, petit manifeste sur la double identité culturelle des Français d’origine étrangère, l’initiative de la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a séduit Afrik.com qui a décidé de vous offrir deux mots par semaine. A savourer, en attendant la parution du livre….

De A comme Accent à Z comme Zut, en passant par H comme Hammam ou N comme nostalgie, 100 mots pour un livre : L’apprentissage ou « comment la France adopte ses enfants de migrants ». Une oeuvre que la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a choisi de publier d’abord sur Internet. Un abécédaire savoureux qu’Afrik a décidé de distiller en ligne, pour un grand rendez-vous hebdomadaire. Une autre manière d’appréhender la littérature…

N

Nostalgie

Pour Yvette, Café l’Iris à Paris XV°

Dans le café au coin de ma rue, où j’ai mes habitudes, derrière le comptoir la patronne, Yvonne, a affiché de grandes photos couleur encadrées, de villages anciens, de vertes collines, de prairies et de ruisseaux, avec cette légende: « Aveyron ».

Dans les restaurants libanais de Paris, pareillement, les murs sont souvent ornés de photographies couleur d’un Liban disparu ou éternel, baie de Jounieh en vue aérienne, place des Canons aujourd’hui démolie, gratte-ciels de la capitale, plages fréquentées des années 60, cèdres enneigés. Dans les restaurants italiens, c’est la baie de Naples, une vue de Rome, ou une carte postale de la côte amalfitaine qui pareillement signalent l’appartenance géographique du maître des lieux, et ses attachements personnels.

La même nostalgie, le même déracinement, et le même amour d’une terre quittée, signent pour moi ces exils. Dans mon café, Yvonne, qui tient boutique seule, m’avait un jour prêté un livre qui l’avait passionnée, Quand nos ancêtres partaient pour l’aventure, acheté à France Loisirs*, qui décrivait, entre autres, le voyage des Aveyronnais, des Auvergnats et de tous ces milliers de paysans de France vers la capitale – et aussi à l’étranger – au siècle dernier, où la plupart d’entre eux réussirent à faire fortune, dans les cafés-charbon surtout.

Un jour, Yvonne m’avait raconté la fête du village à laquelle elle venait de participer, à Paris: tous les habitants originaires de son village s’étaient retrouvés, avaient chanté, dansé, et mangé les plats de leur région. Cette fête est annuelle, m’avait-elle expliqué, elle permet à tous les anciens villageois et enfants de villageois habitant Paris de se retrouver une fois l’an tous ensemble. Et jamais Yvonne ne manque ce rassemblement.

Fierté des origines, attachement au pays natal, sens de l’adaptation à des réalités et des rythmes de vie radicalement différents de là d’où on vient, travail acharné, solidarités familiales et villageoises qui soutiennent les réussites économiques, mais aussi, émotion en parlant de son village d’origine et des gens de chez soi, amour des paysages d’une région chérie, désir de retour, peut-être, une fois la retraite durement gagnée ailleurs: les ancêtres aveyronnais d’Yvonne ressemblent fort à mes ancêtres arabe, et l’Aveyron qu’Yvonne porte dans le cœur n’est pas si différent de mon Liban à moi.

* Jean-Louis Beaucarnot, Quand nos ancêtres partaient pour l’aventure, France Loisirs, 1998.

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