Myriam Jebbor romancière tragique

Myriam Jebbor est une romancière de grande pudeur. Le livre Dans le coeur des hommes, qu’elle signe aux éditions Traces du présent, Marrakech, en est d’autant plus émouvant.

Elle y campe le portrait d’un homme, grand chirurgien, respecté, ayant passé sa vie à sauver celle des autres, et dont l’engagement humain contre la douleur et les tragédies vécues par ses contemporains l’a conduit à un dévouement absolu. A plusieurs reprises elle dit son admiration pour celui qui se relève au milieu de la nuit, appelé par une urgence, pour aller accomplir son travail à l’hôpital.

Et puis survient, dans cette vie tendue à chaque instant au bord de l’abîme, servant de rempart aux autres contre leur faiblesse cardiaque, la nouvelle, terrible, de la maladie, qui ronge celui qui savait si bien sortir les autres malades d’affaire. Et avec la nouvelle de sa propre maladie, vient celle de l’échéance, plus ou moins sûre, à laquelle est fixé le terme de son existence.

Dès lors tout se dérègle et l’univers bascule. Le héros abandonne sa vie à Paris, sa femme, l’horizon vers lequel il marchait, son métier même. Et il revient à Rabat, au Maroc, où il a grandi. Et ce sont les images de son enfance qu’il se prend à poursuivre, les ombres de son passé qu’il raccroche aux femmes qu’il rencontre. Sans oser leur faire croire, avec lui, à un avenir qu’il n’a plus.

L’extraordinaire métamorphose et la souffrance

Personnage mystérieux, mélancolique et réservé, le voilà qui, comme décroché du mouvement du monde, regarde passer les mois, essayant d’en cueillir des instants de bonheur arrêté.  » La mort qui s’approche. Ou alors c’est la vie qui recule. Il y a là une grande différence… Ce n’est pas que je sois heureux, mais je suis bien… c’est peut-être vous. Et le pays. Une sorte de résignation qui fait que, déjà, plus rien n’a de valeur.  » Ce n’est pas un discours à tenir à une femme. C’est un discours trop absolu, trop tragique, et où elle a trop peu de part.

Mais cela même ne compte plus : qu’elle comprenne ou ne comprenne pas. Ainsi, c’est là l’extraordinaire métamorphose qui a saisi celui qui mettait la vie et le bonheur des autres tellement au-dessus des siens propres. Jusqu’à ce qu’il se sache condamné. Et face à cette échéance, brutalement, plus rien d’autre n’a de valeur. Que lui. Que cette boule de conscience et de vie qui s’amenuise, et dont il ne veut rien perdre.

Le livre de Myriam Jebbor est tragique et bouleversant, non seulement parce que l’on sent la souffrance qu’elle a pu éprouver elle-même face à une telle métamorphose, mais parce qu’elle parvient à nous interroger au plus profond de nous mêmes : saurions-nous échapper à cette fatalité de l’isolement, de l’égoïsme, de la solitude, face à la mort ?