Musulmans et Chrétiens unis contre la violence

La communauté chrétienne d’Algérie a été secouée par les attentats du 11 septembre qui ont ébranlé les Etats-Unis. L’archevêque d’Alger, Monseigneur Teissier, réfute la thèse du conflit Nord/Sud.

Quels ont été vos sentiments lorsque vous avez pris connaissance des attentats perpétrés le 11 septembre aux USA ?

Une grande tristesse parce que des hommes et des femmes en grand nombre ont été victimes de la violence. Une grande inquiétude parce que le terrorisme qui a frappé l’Algérie depuis dix ans se révélait capable de frapper encore plus fort. Depuis le 11 septembre, il nous devient impossible de méditer sur Dieu et sur le monde sans intégrer à notre réflexion les images insoutenables de cette spirale de violence. Elles ajoutent une dimension apocalyptique à tant d’autres violences, en quelque sorte plus quotidiennes, mais également cruelles, avec le récit des attentats ici, en Algérie, en Palestine ou ailleurs, sans oublier toutes les victimes de la malnutrition et de la maladie, écrasées par l’inégalité des chances dans beaucoup de pays du Sud et dans les banlieues du Nord, ou encore des victimes des oppositions entre Etats ou entre groupes ethniques.

Beaucoup d’analystes désignent d’emblée certains milieux de l’islamisme à l’origine de ces attentats.

Vraie ou fausse, cette affirmation aura contribué à réveiller les peurs réciproques entre chrétiens et musulmans. C’est un devoir pour nous, chrétiens d’Algérie, de reprendre notre méditation sur la vocation qui nous est donnée ici, par notre condition de minoritaires chrétiens dans une société musulmane.

Certains parlent de l’émergence d’une ère nouvelle, celle d’un conflit entre l’Orient et l’Occident, d’un choc de civilisations. Qu’en pensez vous?

Je ne suis pas d’accord avec cette division du monde en deux camps, l’Orient et l’Occident. La vraie division, c’est celle qui passe entre les riches et les pauvres et il y a de très riches au Sud ou en Orient, comme il y a aussi de très pauvres dans le Nord ou l’Occident. Le vrai problème, c’est la justice pour tous.

Que pensez-vous de l’amalgame des milieux européens qui, en visant l’islamisme politique, atteignent aussi l’ensemble des musulmans ? Quelles sont les répercussions de cet amalgame ? Où situez-vous son danger ?

C’est cela le péril le plus grave dans cette crise. Quand j’entends des hauts responsables diviser le monde entre le camp du bien et le camp du mal, je suis très inquiet. Chaque société a ses valeurs et ses faiblesses. Croire qu’un camp représente le bien et l’autre le mal, c’est entrer dans une logique de guerre. Il faut identifier le mal là où il est, c’est-à-dire dans les petits groupes qui recourent au terrorisme aveugle et ne pas confondre ces petits groupes avec toute leur société.

Est-ce, selon vous, un amalgame prémédité où certaines parties pourraient trouver intérêt?

Dans les situations de conflits, il y a toujours des groupes qui cherchent à tirer profit des tensions pour assurer leurs intérêts particuliers. Sauf pour ces petits groupes, je ne peux pas croire qu’il y ait un amalgame prémédité. Personne n’a intérêt à diviser le monde en deux camps. Bien au contraire, les défis présents de l’humanité doivent être relevés ensemble, ceux du Nord comme ceux du Sud, ceux de l’Occident comme ceux de l’Orient. D’ailleurs, quand il s’agit de religions à vocation universelle, comme l’Islam et le Christianisme, il n’y a plus d’espace qui leur soit propre. Elles sont présentes dans tous les continents et on ne peut faire des oppositions sur une base géographique.

Y a-t-il une issue vers la paix ? Quelle est sa voie ?

L’issue vers la paix, c’est la rencontre entre les personnes. Celui qui a des amis musulmans, par exemple, ou des amis chrétiens, ne peut plus parler en général des musulmans ou des chrétiens. A travers les relations quotidiennes entre les personnes, les sociétés communiquent et peuvent ainsi chercher des solutions pour tous et non pour un camp contre l’autre. Le monde d’aujourd’hui, d’ailleurs, ne peut plus s’analyser sur une base de différences religieuses. Les hommes de chaque religion appartiennent à des courants de pensée divers, de droite ou de gauche. L’avenir de l’humanité, nous le ferons ensemble. La collaboration a un sens, particulièrement à cette heure où la mondialisation pousse les peuples, bon gré, mal gré, sur les mêmes chemins de la modernité technicienne et de la productivité mercantile, mais aussi de la moralité humanitaire. Chrétiens ou musulmans, à la limite, peu importe, il y a aujourd’hui des défis communs et nous sommes là pour les relever ensemble.

L. Taguida