« Musulmans de France » : l’islam pour identité

Karim Miské

Le documentaire Musulmans de France a été remarqué, lors de sa diffusion en février sur la chaîne France 5, pour son relatif succès d’audience. Les critiques de la presse française n’ont pas manqué de louer les qualités du film de Karim Miské, Emmanuel Blanc et Mohamed Joseph. Pour sa sortie en DVD, le premier d’entre eux revient sur un enjeu majeur du documentaire, la catégorisation des Français de culture musulmane.

D’origine mauritanienne et réalisateur de documentaires, Karim Miské est né en 1964 à Abidjan (Côte d’Ivoire). Nombre de ses reportages ont concerné l’Afrique et l’immigration. Face aux questions d’Afrik.com, il affiche son pragmatisme. Malgré ses défauts, explique-t-il, l’expression « musulmans de France » recouvre de nos jours une réalité objective, celle sur laquelle il a entrepris de se pencher.

Afrik.com : Votre documentaire se décompose en trois parties qui évoquent une évolution historique dans la dénomination des « musulmans de France » : « indigènes », puis « immigrés » et pour finir « Français ». Pourquoi avoir choisi de construire votre travail autour de cette question ?

Karim Miské : Karim MiskéCette progression saute aux yeux lorsque l’on se penche sur l’histoire des musulmans de France. Chaque époque est porteuse d’une façon de se confronter à l’altérité, un regard qui constitue une composante essentielle de ce récit historique. Au-delà de la dimension politique évidente de la question de la dénomination, c’est aussi et en premier lieu un choix pragmatique. L’expression « musulman de France » fait sens avec le temps présent, car la visibilité de l’islam a augmenté au cours des dernières années et on a pu constater un renouveau de la pratique religieuse. Mais nous n’avons pas omis non plus de déconstruire cette étiquette apposée par le regard extérieur.

Afrik.com : Vous adaptez, à ce titre, au musulman de France la définition sartrienne du juif…

Karim Miské : Oui, je suis parti de l’analyse de Réflexions sur la question juive. Jean-Paul Sartre met en lumière le fait que le juif ne peut échapper au regard de l’autre. Un individu peut ne pas être religieux ni se sentir appartenir au peuple juif, l’altérité le renvoie toujours à cette identité. Le constat me semble le même pour les musulmans de France. Mais c’est aussi pour cette raison qu’il était important de donner la parole dans le documentaire à des personnalités comme Abdel Raouf Dafri, scénariste du Prophète ou de Mesrine, qui ne cache pas son athéisme.

Afrik.com : « Si le juif n’existait pas, l’antisémite l’inventerait », écrit Sartre. Peut-on transposer la phrase aux musulmans de France ?

Karim Miské : Oui, j’imagine que l’islamophobe inventerait probablement un miroir négatif similaire, qu’il aurait besoin de se construire un autre. Mais il existe bien sûr à côté une part de revendication de l’identité musulmane. Elle dépend de chaque personne, et je voulais le montrer dans le film avec le récit polyphonique qui a été, je crois, bien compris des spectateurs. Chaque réponse est unique mais toujours selon un héritage commun, à la fois colonial et post-colonial.

 

Afrik.com : Et comment définiriez-vous cette dimension post-coloniale de la société française ?

Karim Miské : Je ne m’aventurerais pas à avancer une définition scientifique. Dans ma démarche de réalisateur, je pose la question de ce que nous avons hérité de la colonisation, dans une France où cohabitent descendants de colonisateurs et de colonisés. La prise en compte de ce passé participe d’évidence à son dépassement.

Afrik.com : Vous parlez d’« héritage commun », mais Musulmans de France n’évoque pas la situation des musulmans de culture asiatique ou est-européenne. Font-ils partie des « Musulmans de France » ? Existe-t-il aujourd’hui une cohérence interne à cette communauté ?

Karim Miské : Effectivement, c’est une bonne question. Je ne m’aventurerai pas à répondre pour eux, d’autant plus que je n’en ai interrogé aucun représentant. La trame coloniale du récit m’a amené à ce choix, puisqu’ils sont d’immigration plus récente. Reste qu’au plan religieux, chacun d’entre eux est reconnu dans l’oumma, la communauté des croyants.

Afrik.com : Faut-il être soi-même musulman pour bien parler des musulmans de France ?

Karim Miské : Il s’agissait d’abord pour moi d’un enjeu narratif, car réaliser un film, ce n’est pas écrire un livre : une part d’émotion est essentielle pour réussir à toucher les gens. Or, il y a plus de force à parler des choses qui nous concernent directement. Je voulais un récit vivant, où l’histoire passée émerge. Et puis, de façon générale, la voix des musulmans n’est pas beaucoup entendue. On ne les écoute souvent que pour des situations négatives, comme les émeutes de banlieues. Les personnes interrogées ne s’expriment alors pas toujours avec la plus grande aisance. Le choix a donc été fait de recueillir le témoignage de spectateurs engagés, éléments actifs de la société française.

Afrik.com : L’expression « musulmans de France » n’est pas sans rappeler les « Français musulmans », « indigènes » de la période coloniale d’Algérie. N’y a-t-il pas contradiction avec la forte symbolique d’émancipation de la chronologie de votre film ?

Karim Miské : Pour bien être clair, je ne suis pas à l’origine de cette expression. Elle existe par elle-même et fait sens pour les historiens. Elle est en particulier utilisée dans l’ouvrage universitaire sur lequel nous nous sommes basés, Histoire de l’islam et des musulmans en France du Moyen-Âge à nos jours (dirigé par Mohammed Arkoun, ndlr). Il est évident qu’il existe toutefois un arrière-fond colonial à l’expression.

Afrik.com : L’expression tente de dépasser le renvoi à la couleur de peau. Mais n’y renvoie-t-elle pas tout de même de façon euphémistique ?

Karim Miské : On est effectivement toujours dans le registre du périphérique : on dit les choses sans les dire, contrairement au monde anglo-saxon. Notre réalité post-coloniale reste issue d’un temps où était établie par la puissance coloniale une hiérarchie des races, et nous le ressentons toujours. Mais l’expression tend à s’autonomiser, car on ne peut réduire les musulmans à une seule « race ».

Afrik.com : Vous avez jugé à plusieurs reprises que le ministre français de l’Immigration, Eric Besson, était votre « meilleur attaché de presse ». Mais dans un contexte où beaucoup dénoncent une stigmatisation de l’islam français, l’expression « musulmans de France » ne risque-t-elle pas justement de faciliter l’amalgame, en identifiant sous une même bannière un « ennemi intérieur » ?

Karim Miské : Mon point de départ, c’est ce qui fait sens. J’évoque la situation de la société française et je ne vais pas m’abstenir de le faire par peur qu’on ne détourne mon travail. On ne peut jamais se prémunir de tout. On peut même au contraire faire bouger les choses, même si les mots qui existent sont empreints de préjugés. L’enjeu est de les habiller autrement. Si on renonce aussi facilement, on ne parvient plus à rien !

Double-DVD Musulmans de France : de 1904 à nos jours, Karim Miské, Emmanuel Blanc et Mohamed Joseph, France Télévision Distribution, mars 2010.