Musulmans d’Ethiopie : un « procès » à huis clos

Le procès contre 29 musulmans d’Ethiopie, accusés d’avoir préparé des actes terroristes, a repris ce mardi à Addis Abeba. Human Rights Watch pointe du doigt une justice inéquitable. La communauté musulmane, elle, continue de fustiger l’ingérence de l’Etat dans ses affaires religieuses.

Après un ajournement de 40 jours, le procès contre 29 musulmans inculpés pour préparation d’actes terroristes, a repris ce mardi sous tension et à huis clos. Le public, les médias, les diplomates et les familles des accusés ne sont plus autorisés à assister aux audiences qui ont lieu au tribunal d’Addis Abeba, la capitale éthiopienne. Le procès qui s’est ouvert le 29 octobre est qualifié de « déloyale » par l’organisation des droits de l’homme Human Rights Watch (HRW).

Les avocats de la défense auraient eu, selon HRW, un accès limité aux détenus. L’organisation, qui dénonce les « mauvais traitements » subis par les accusés durant leur détention, accuse le gouvernement d’avoir dissipé des preuves sur la présomption d’innocence des présumés terroristes. Elément troublant, dans les dossiers des accusés aucun détail ne figurerait sur la préparation des supposés actes terroristes.

Gouvernement vs musulmans

En Ethiopie, les musulmans constituent près de 30% de la population. Pourtant, leur représentativité au sein des institutions politiques est sous-estimée. Mais ce qui agace d’autant plus la communauté musulmane est l’ingérence de l’Etat dans les affaires religieuses, car en effet le gouvernement nomme les leaders religieux comme représentants officiels.

Pour exprimer leur mécontentement, les musulmans défilent chaque vendredi depuis le début de l’année 2012. Même si la mobilisation s’est quelque peu essoufflée, c’est dans ces circonstances que la plupart des personnes inculpées ont été arrêtées. Au plus fort de la contestation, des manifestants et des policiers ont été blessés, parfois tués. « Le gouvernement éthiopien poursuit les gens (le peuple) qui essayent simplement de protéger leurs droits à la liberté religieuse et à la liberté d’expression », estime Leslie Lefkow, directrice du département Afrique de HRW. De plus, la chaîne de télévision d’Etat, ETV, donnerait une image « démoniaque » aux manifestants présentés comme des « terroristes ».

Des décisions contestées

Le mouvement al-Ahbache, vu comme une idéologie sunnite par certains, une secte par d’autres, est implanté en Ethiopie depuis près de cinquante ans. Ses membres se réclament du soufisme et s’opposent au wahabisme. C’est cette branche-là de l’islam qui est favorisée par le gouvernement pour représenter tous les musulmans d’Ethiopie. Les détenus, soupçonnés d’appartenir à Al-Qaïda, sont évidemment tous des opposants à al-Ahbache. La question de l’islam en Ethiopie est considérée par nombre de spécialistes comme la principale épine politico-sociale actuellement en Ethiopie.

L’ultime fissure entre le gouvernement et les musulmans a été déclenchée lorsque le gouvernement a insisté pour qu’en janvier 2012 le Conseil suprême d’Affaires islamiques accepte en son sein des membres du mouvement al-Ahbache. Mais aussi, lorsqu’il a cherché à influencer les opérations de la Grande mosquée d’Addis-Abeba, Awalia.

Un comité pour apaiser

Dans la foulée, un comité de musulmans a été formé pour entamer des discussions avec le gouvernement. Neuf d’entre eux figurent parmi les accusés : Abubekar Ahmed, Ahmedin Jebel, Ahmed Mustafa, Kamil Shemsu, Jemal Yassin, Yassin Nuru, Scheik Sultan Aman, Scheik Mekete Muhe et Scheik Tahir Abdulkadir. Tous ont été arrêtés lorsque d’importantes mesures de répression ont été utilisées pour calmer les protestations.

Selon HRW, près de 1.000 personnes ont été arrêtées en juillet 2012. Les journalistes qui ont tenté de couvrir les évènements auraient été intimidés. Les professionnels des médias, qui essayaient aussi de couvrir ou de faire un rapport sur les protestations, ont été aussi retenus menacés. Malgré ces arrestations, des protestations se sont poursuivis dans tout le pays.

Leslie Lefkow s’indigne contre « l’emprisonnement des protestataires et des journalistes critiques à l’égard du gouvernement ». Elle invite le pouvoir à revoir la loi éthiopienne anti-terroriste sur laquelle il surfe pour inculper ses détracteurs musulmans.