Mozambique : voyage au cœur de la polygamie

La Mozambicaine Paulina Chiziane s’attaque dans Le parlement conjugal (éditions Actes Sud) à un sujet peu traité de façon romanesque : la polygamie. Le thème lui permet aussi d’entraîner le lecteur à la découverte d’un pays et de ses mœurs et de réaliser de magnifiques portraits de femmes. A lire !

Rami a 40 ans et soupçonne son mari, Tony, commandant de police de Maputo presque cinquantenaire, de la tromper. En se lançant dans son enquête, elle n’est pas au bout de sa surprise : Tony partage en fait son temps entre quatre autres femmes, avec lesquelles il a créé de véritables foyers et fait des enfants. « Le cœur de mon Tony est une constellation à cinq points. Un pentagone. Moi, Rami, je suis la première dame, la reine mère. Après vient Julieta, celle qu’on a trompée, et qui occupe la place de deuxième épouse. Ensuite vient Luisa, la désirée, à la place de troisième épouse. Saly, l’appétissante, est la quatrième. Et enfin, Maua Sualé, l’aimée, la cadette, la dernière en date. Notre foyer est un polygone à six sommets. Il est polygame. C’est un hexagone amoureux. »

Après la stupeur, le passage par une « conseillère en amour » et un recours raté à la magie, Rami décide de créer un club des épouses… « C’est ainsi que les hommes nous veulent : aveugles, ignares, peureuses, timides. » Ces femmes seront tout le contraire. Leur courage et leur solidarité fera plier le mari volage et leur permettra de devenir indépendantes financièrement. En instituant le parlement conjugal, elles feront respecter leurs droits d’épouses polygames reconnues. En établissant une « grille conjugale », elles surveilleront leur homme comme jamais… Tel est pris qui croyait prendre.

Tyrannie masculine

Vibrant plaidoyer pour l’amour, le livre de la Mozambicaine Paulina Chiziane aborde un sujet complexe jusqu’ici peu analysé dans un roman. « La polygamie est un hurlement solitaire un soir de pleine lune. C’est vivre au petit matin dans l’anxiété ou dans l’oubli », écrit-elle. C’est « avoir un homme entre ses bras qui soupire après une autre ». Et Rami de dire : « La polygamie est une croix. Un calvaire. Un enfer. Un brasier. Et chacune de raconter son histoire, tragique, fantastique, émouvante. Je demande aux hommes ce qu’ils pensent de la polygamie. J’entends des rires cadencés comme le ruissellement des fontaines. Je vois des sourires fendus jusqu’aux oreilles. Les glandes salivaires s’activent comme si on leur servait une nourriture agréable au palais. Ils applaudissent. La polygamie est dans la nature, c’est notre destin, notre culture, disent-ils. Notre pays compte dix femmes pour un homme, il faut que la polygamie continue ».

Elle égrène aussi de magnifiques portraits de femmes, très différentes mais toutes désabusées devant la tyrannie masculine. « On n’accorde aucune valeur à la parole d’une femme. (…) La femme doit écouter, exécuter, obéir. » C’est Rami la plus dure avec les hommes. Elle explique que les pères « élèvent leurs fils pour en faire des tyrans, et leurs filles pour qu’elles acceptent la tyrannie qui régit l’univers. (…) Les sentiments des filles ne comptent pas plus que des grains de sable. (…) On enseigne aux hommes à s’aimer eux-mêmes, avant d’aimer leur prochain. On enseigne aux femmes à aimer leur prochain, mais jamais à s’aimer elles-mêmes ». Et se rend compte qu’elle transmet à ses filles « la culture de la résignation et du silence, comme je l’ai apprise de ma mère. Et ma mère l’a apprise de la sienne ».

« L’amour est fugace comme une goutte d’eau au creux de la main »

Si « l’amour est fugace comme une goutte d’eau au creux de la main », il se vit aussi différemment selon qu’on est femme du Nord ou du Sud du pays. « Au Nord, la société est plus humaine », explique Maua. « La femme a droit au bonheur et à la vie » et les rites d’initiation en font une experte en sexualité, contrairement au Sud où « les femmes vivent en exil dans leur propre monde ». Rami est une femme du Sud… Malgré la litanie des discriminations faites aux femmes tout au long du livre, ce roman montre aussi la force de caractère de ces femmes, qui vont pousser la logique polygame jusqu’au bout, dans un étonnant retournement de situation… On n’en dira pas plus. Il faut lire ce livre rempli d’émotions pour découvrir les péripéties de ces amazones africaines contemporaines et de leur parlement conjugal.

L’auteur, Paulina Chiziane, est née en 1955 , dans le Sud du Mozambique. Elle a étudié la linguistique à Maputo et a déjà écrit trois romans et un recueil de nouvelles.

Le parlement conjugal, une histoire de polygamie de Paulina Chiziane, éditions Actes Sud, 383 pages, 23 euros.

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