Moussa Mara, candidat à la présidentielle du Mali : « Les populations sont nos patrons ! »

Moussa Mara, Lauréat du prix Harubuntu 2011 des créateurs de richesses africains, est candidat à l’élection présidentielle de 2012 au Mali. Maire du quatrième district de Bamako depuis 2009, à 36 ans, il est bien décidé à rompre avec les anciennes pratiques politiques de ses prédécesseurs en faisant de la lutte contre la corruption et de la promotion de la transparence ses thèmes de prédilection. Pour cet expert comptable, PDG d’une société, faire de la politique est une façon de partager ses compétences pour aider ses compatriotes à s’en sortir. Il les incite à travailler au service de leur collectivité pour améliorer leurs conditions de vies. Moussa Mara est de ceux qui estiment que les élus politiques n’arrivent à rien sans la confiance de la population. Une confiance pour lui qui se gagne au mérite. Entretien avec un homme politique atypique.

Afrik.com : Quel a été votre réaction lorsque vous avez reçu le prix Harubuntu ?

Moussa Mara :
A cinq mille kilomètres de Bamako il y a des gens qui m’encouragent. Mais j’ai encore beaucoup de choses à accomplir. Donc ce n’est pas le moment de se gargariser car je suis au milieu d’une aventure. Moi je n’ai même pas encore commencé. Je n’ai que 36 ans, j’ai encore cinquante années de vie publique devant moi. Quand j’aurais 86 ans là je me poserai la question de savoir ce que j’ai encore à accomplir.

Afrik.com : Vous êtes Maire dans le quatrième district de Bamako depuis 2009. Vous incitez les populations à participer au développement de leur commune en mettant leur potentiel en œuvre. Pouvez-vous nous expliquer concrètement comment cela se passe ?

Moussa Mara :
Nous incitons les populations à travailler avec nous pour développer leur commune. Pour moi, les populations sont avant tout nos patrons. Et en tant qu’élus, nous devons mériter leur confiance. Il est très important pour nous qu’elles participent à la vie publique. Moi je ne suis pas issu du monde de la politique, je suis expert comptable. Je dirige aussi une société à côté de mes activités politiques. Je fais souvent la comparaison suivante. Dans une société, il y un Conseil général et Conseil d’administration, dirigé par les actionnaires. J’estime que la municipalité est le conseil d’administration mais les véritables propriétaires de l’Assemblée générale, ce sont les populations. Donc du coup, je ne fais rien sans associer les populations. Elles nous accompagnent au quotidien dans nos activités. Je consulte régulièrement les chefs de quartiers. C’est pratiquement une cogestion que nous menons avec les populations. Une gestion participative. Et puis, nous décentralisons beaucoup. C’est-à-dire que chaque fois que des personnes compétentes font des choses mieux que nous, nous leur déléguons les taches. On gagne ainsi beaucoup de temps. Chaque fois que la population peut le faire, nous la laissons s’occuper de ses propres affaires.

Afrik.com : Vous comptez vous présenter à l’élection présidentielle. Quels est votre programme pour redresser le Mali ?

Moussa Mara :
Mon parti s’appelle Yelema. Ce qui signifie en bambara le changement. Tout est prioritaire. Mais pour moi, la bonne gouvernance, la transparence et la gestion responsable de nos ressources sont un préalable pour que les populations puissent nous faire confiance. Il est très important que les populations aient confiance en leurs élus. Sans leur confiance nous ne pouvons pas avancer. Lorsque dans un pays les dirigeants travaillent avec la base, ils peuvent lancer de grands chantiers. Et pour que la masse puisse vivre dans de meilleures conditions, il faut l’éduquer, la soigner, la former et lui donner du travail. Je pense notamment à la jeunesse qui quitte le pays pour l’étranger. La jeunesse on ne la gardera que si elle a un espoir. Nous ne pouvons pas la retenir de force. Des gens partiront toujours. Mais nous pouvons retenir ceux qui partent en mettant en place des dispositifs adaptés à leurs besoins et en leur disant : c’est vrai nous sommes pauvres. Mais vous pouvez vous réaliser ici. Nous allons ouvrir des perspectives pour que vous qui avez décidé d’entreprendre et de créer des entreprises, puissiez mettre vos projets en œuvre. C’est ce programme que je veux mettre en place dans ma collectivité. J’estime qu’il faut mettre en avant les collectivités territoriales qui sont plus proches des populations. Mais pour réussir à faire tout cela, il faut un leader exemplaire qui ne vole pas, ne triche pas et qui est transparent. Cela crédibilise le discours. Un jeune dépense en moyenne deux mille euros pour partir à l’étranger. Mais avec deux milles euros il peut créer une entreprise ici.

Afrik.com : Qu’est ce qui vous a amené à la politique ?

Moussa Mara :
Dans mon pays j’ai eu la chance de réussir. Pour moi il est tout fait normal de faire de la politique pour aider mes compatriotes à s’en sortir. C’est une manière pour moi de rendre la chance que j’ai eue de faire des études. La politique pour moi c’est donner et non pas chercher à s’enrichir.

Afrik.com : Le Mali est en proie à une insécurité grandissante liée aux activités terroriste d’Al-qaida au Maghreb islamique. Si vous êtes élu que comptez-vous faire pour résoudre ce problème ?

Moussa Mara :
L’insécurité dans le pays est multiple. Vous avez l’insécurité au nord qui n’a rien à voir avec ce que vous évoquez. La situation est complexe car il y a plusieurs réalités qui se superposent. Dans le nord du pays, nous devons résoudre le problème avec nos frères Touaregs qui de rébellion en rébellion ont tenté à plusieurs reprises de faire sécession. C’est un problème à part. Le Mali a un autre problème de trafic : trafics humains, et de drogue. Il a aussi le problème d’Al-Qaïda au Maghreb islamique qui régulièrement prend en otage des occidentaux. Le problème de l’insécurité au Mali c’est comme un mille feuilles. Si vous ne prenez pas le temps d’identifier les problèmes cela ne sert à rien de prendre des mesures en disant qu’on va sécuriser tout le pays à l’aide de l’armée, ou d’autres forces de l’ordre. Il faut bien étudier les problèmes et tenter d’apporter des solutions. Le plus important, c’est d’abord l’unité du pays. Il faut entamer un dialogue avec nos frères Touaregs. Créer une ouverture dans leur direction et ne jamais leur donner de l’argent pour qu’ils mettent un terme aux tensions. Il ne faut pas qu’on les critique aujourd’hui et demain qu’on les caresse dans le sens du poil. Il faut trouver une entente. En revanche, pour Al-Qaïda au Maghreb islamique et les trafiquants de drogue, il n’y a pas de négociation possible. Donc pour chaque problème, il faut trouver une solution adéquate.

Afrik.com : Quel regard portez-vous sur les relations qu’entretient la France avec ses ex-colonies, notamment le Mali ?

Moussa Mara :
Le Mali est un pays libéral. Tout le monde est le bienvenu. Dans le secteur de l’or, les français comme les canadiens, les sud-africains. Celui qui veut exploiter de l’or doit venir acheter son permis pour le faire. Je suis dans la perspective qu’un pays n’est pas soumis à un autre pays, il regarde d’abord ses intérêts. Tout pays doit regarder ses propres intérêts. Aujourd’hui les économies africaines ont plus de rapport avec la Chine qu’avec la France. La France va perdre du terrain même dans un pays comme la Côte d’Ivoire. C’est un processus inéluctable. La France n’est pas compétitive alors que les Chinois sont hyper compétitifs.

Afrik.com : Le Franc CFA pourrait subir une nouvelle dévaluation en janvier 2012 en raison de la crise économique qui frappe la France. Ainsi en dévaluant le Franc CFA elle devrait mieux résister à la crise. Qu’en pensez-vous ?

Moussa Mara :
Les pays africains ont la capacité d’avoir leur propre monnaie sans dépendre de la France. Il faut que nous devenions adultes. Que nous soyons décomplexés et que nous sachions que nous n’avons rien à envier à la France. Il est temps que nous nous organisions pour mieux défendre nos intérêts. Les huit pays de l’UEMOA ont les fondamentaux économiques pour se relever, pourquoi ils ne le font pas ? Le jour où nous déciderons de créer notre monnaie, la France ne pourra rien n’y faire. Il faut que nous ayons une unité qui ne soit pas une unité de façade. Pour cela, il faut un leadership pour tous les autres pays africains sur la base de la responsabilité. Que chaque pays ait des résultats pour que nous avancions. Celui qui déraille, que les autres pays le ramènent sur les rails et le sanctionnent. Et surtout il faut arrêter d’accuser les occidentaux de tous les maux dont souffre l’Afrique. En tant qu’Africains, nous devons nous même nous poser les bonnes questions : qu’est ce que nous pouvons faire pour nous en sortir ? Nous devons apprendre à être autonomes et chercher à prendre une indépendance complète des pays occidentaux. Pour moi, ce sont nos dirigeants qui sont responsables de nos problèmes et non les occidentaux.

Afrik.com : En Afrique, le plus souvent, les hommes politiques qui tiennent votre discours ne tiennent pas leurs promesses une fois qu’ils accèdent à la présidence. C’est le cas actuellement dans de multiples pays du continent où ceux qui jadis s’opposaient au pouvoir en place bafouent aussi les droits du peuple. Si vous êtes élu comment comptez vous vous protéger contre les dérives du pouvoir ?

Moussa Mara :
D’abord je tiens à préciser que je ne suis pas opposant. Je pense que la meilleure façon pour que des gens comme moi quand ils arrivent au pouvoir ne dérivent pas c’est la compréhension des réalités par les populations. Si les populations sont dans un état d’analphabétisme chronique, elles seront malléables. Si aujourd’hui Abdoulaye Wade peut encore se présenter c’est parce qu’il donne de l’argent aux populations de certaines zones pour qu’elles votent pour lui. Il faut qu’on responsabilise les populations pour qu’elles obligent nos dirigeants à changer ! Et pour qu’elles élisent des leaders qui soient valables et méritent la confiance qu’elles leur ont accordée. En ce qui me concerne, la politique n’est pas mon métier. Le jour où le peuple décidera que je dois me retirer du pouvoir, si j’accède à la présidence, je le ferai aisément, car ce n’est pas mon gagne pain.

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