Montée de la violence raciste en Belgique

Quelques jours après le double meurtre d’une nounou d’origine malienne et de la petite fille blanche dont elle avait garde, la Belgique est encore sous le choc. Le crime a été commis en plein jour, le 11 mai dernier, dans les rues d’Anvers, en Flandre, par un jeune skinhead de 18 ans. Cet événement intervient à une période où le pays doit faire face à une recrudescence de crimes racistes et xénophobes, en particulier en Flandres, bastion de l’extrême droite belge. Si bien qu’aujourd’hui nombreux sont les personnes étrangères ou d’origine étrangère qui se sentent menacées.

Par Vitraulle Mboungou

Les crimes racistes sont en très nette augmentation en Belgique. Et l’affaire Joe (un jeune Belge mort poignardé dans la gare centrale de Bruxelles pour son lecteur MP3 le mois dernier), qui a provoqué une vive émotion au sein de la population, a immanquablement accéléré cette montée de violence raciste dans le pays. La police, exacerbant le sentiment xénophobe, avait dans un premier temps présenté les meurtriers présumés comme des Maghrébins, alors que rien ne permettait de l’assurer, avant de finalement appréhender deux suspects polonais. Depuis les crimes à connotation raciste remplissent la rubrique faits divers des différents médias belges. Ainsi, les chaînes de télévision ont diffusé des images de cameras de surveillance montrant un homme noir roué de coups dans une station-service à Bruxelles pour ne pas avoir déplacé sa voiture suffisamment vite. L’homme est aujourd’hui paralysé et partiellement aveugle.

Un Français d’origine gabonaise de cinquante ans est dans le coma après avoir été lynché dans la soirée du 6 mai dernier devant un bar fréquenté par des skinheads dans la ville de Bruges. Trois suspects ont été arrêtés. Dans la nuit du 8 au 9 mai, la maison d’une famille d’origine marocaine a été incendiée dans la ville de Heule, à l’ouest de la Flandre. Un autre incendie suspect a ravagé un foyer de travailleurs africains, toujours dans la même région. Le cadavre d’un jeune homme d’origine marocaine a, par ailleurs, été repêché mercredi 10 mai dans le fleuve Escaut, à côté d’Anvers. Il avait disparu dans la nuit du 30 avril au 1er mai, après une dispute « raciste », selon sa famille, devant une discothèque d’Anvers. Enfin, vient s’ajouter à cette liste macabre, le double meurtre de la nounou malienne et de la petite fille blanche qu’elle gardait le 11 mai dernier en plein centre d’Anvers. Le meurtrier, un jeune skinhead de 18 ans, avait peu de temps auparavant, tiré sur une femme d’origine turque dans un parc.

Le racisme et la xénophobie de plus en plus banalisés

Quelques jours après le drame d’Anvers, la presse belge s’interroge sur cette vague de crimes racistes. « Nous devons éviter que notre société soit aspirée dans une spirale de violence et de haine. Notre société a toujours été une société tolérante et ça doit le rester », a affirmé le Premier ministre Guy Verhofstadt dans la presse. Le double meurtre d’Anvers, qui a fortement ému la population, a attiré l’attention des média sur les autres crimes, passés relativement inaperçus. Les proches des victimes se sont ainsi plaints de l’indifférence que ces agressions racistes avaient suscitée. « Nous avons la désagréable impression que tout le monde cherche à banaliser cette affaire alors qu’un homme est entre la vie et la mort », a déclaré à la presse John Blivi, un ami du Français agressé à Bruges.

Le drame d’Anvers était-il prévisible ? « Oui », répond Didier de Laveleye, directeur du mouvement contre le racisme et l’antisémitisme et la xénophobie en Belgique (MRAX), joint au téléphone. « Certes ce double meurtre est l’œuvre d’un être fragile psychologiquement et complètement perturbé qui a voulu se défouler, mais je pense qu’il ne serait sans doute jamais passer à l’acte s’il n’avait été encouragé par l’environnement très raciste dans lequel il a grandi », a-t-il précisé. Ce drame était d’autant plus prévisible qu’Anvers, deuxième ville du pays et bastion du Vlaams Belang, parti d’extrême droite séduit près d’un tiers des électeurs. « Aujourd’hui, être nationaliste et raciste en Flandres, ça fait presque chic, moderne, en particulier pour les jeunes cadres flamands », a ajouté M. de Laveleye.

Seuls 5% des plaintes devant le juge

Selon le directeur du MRAX, cette violence raciste n’est pas un phénomène récent en Belgique, elle a toujours plus ou moins existée, « les médias en parlent beaucoup maintenant à cause du double assassinat à Anvers ». C’est « le résultat d’années de discours ambigus ou ouvertement racistes visant à faire des ‘étrangers’ les responsables des frustrations individuelles et des misères sociales, mettant aujourd’hui leur propre sécurité en danger ». Il a donc insisté sur le fait que l’insécurité ou le sentiment d’insécurité n’est pas unilatérale, au moment même où ce thème revient sur le devant de la scène médiatique : « les étrangers ou les personnes d’origine étrangères se sentent menacées et le sont réellement ».

« La loi belge prévoit de doubler une peine s’il est établi que le mobile d’un crime est raciste. Seulement, il semblerait que cette peine n’a jamais réellement été appliquée. Sur le millier de plaintes déposées tous les ans, seul 5% arrive devant le juge, et parmi elles, une quantité très négligeable obtient gain de cause », a expliqué M. de Laveleye qui dénonce certaines affinités existantes entre les institutions comme la justice ou la police et les partis d’extrême droite. Ainsi, un des agresseurs de Bruges a déjà été libéré, les autres sont inculpés sous des motifs légers à la vue des crimes commis. En Flandres par ailleurs, les cas de bavures policières sont régulièrement dénoncés, notamment par des rapports de la police des polices, mais aucune politique d’éradication n’a jusqu’à présent été mise en place.

« Nul ne peut désormais ignorer ce à quoi l’extrême droite peut mener »

Le nom de Vlaams Belang a été cité plusieurs fois depuis l’assassinat de la nounou malienne et de la petite fille. « Nul ne peut désormais ignorer ce à quoi l’extrême droite peut mener », a déclaré peu après les faits Guy Verhofstadt, le Premier ministre belge, dénonçant des « crimes horribles et lâches ». Le MRAX préconise, pour affaiblir ce type de mouvement, de supprimer les dotations publiques (un million d’euros par an) dont ils bénéficient depuis toujours. « Cet argent leur permet d’avoir des moyens de communication faramineux. Il leur permet, par exemple, de distribuer des milliers de tracts dans toute la région, ce qui en soi est un excellent moyen de banaliser la xénophobie », a affirmé Didier de Laveleye.

« Notre parti est choqué par ces événements que rien ne justifie », a parallèlement réagi le président de ce mouvement, Frank Vanhecke, appelant à « la sanction la plus sévère contre le meurtrier ». Cependant, le suspect entretenait des liens indirects avec le parti d’extrême droite. « Le seul lien qu’il avait avec nous est que certains de ses proches (sa tante) sont membres du parti », a indiqué un porte-parole de la formation. « Lui-même n’avait jamais assisté à aucune réunion et n’était pas adhérent », se défend F. Vanhecke. Toujours est-il que la dérive raciste de la Belgique reste manifeste et inquiétante. Les scores de l’extrême droite attestent d’un certain état d’esprit xénophobe qui n’est pas pour rassurer les étrangers ou Belges d’origine étrangère.