Mondial 2030 : le pari risqué du Maroc dans la guerre entre Infantino et l’UEFA


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Lekjaa et Infantino côte à côte
Gianni Infantino est accusé par l’UEFA d’avoir voulu obtenir le soutien du Maroc en échange de la finale du Mondial 2030. La FIFA dément tout marchandage.

Dans l’offensive judiciaire qu’elle mène contre Gianni Infantino, l’UEFA cite le Maroc parmi les soutiens que le président de la FIFA aurait cherché à s’acheter en échange de la finale du Mondial 2030. Plutôt que de se tenir à distance d’un dirigeant empêtré dans une bataille politique et judiciaire, Rabat a choisi, à chaque étape de la crise, de le défendre publiquement. Un soutien dont la valeur dépendra largement du sort réservé à Infantino lors de sa réélection, en mars 2027.

Le soupçon que L’UEFA formule sur Gianni Infantino est d’avoir tenté d’obtenir l’appui de la Fédération royale marocaine de football (FRMF) en lui laissant espérer l’organisation de la finale du Mondial 2030. C’est ce que révèle le média marocain Le Desk, qui a consulté le mémoire déposé fin août par l’UEFA devant la justice américaine.

À ce stade, aucune infraction n’est établie et aucune procédure pénale n’a été ouverte en Suisse mais l’UEFA en étudie l’opportunité. L’épisode marocain figure ainsi parmi les éléments avancés par l’instance européenne pour décrire une présidence de la FIFA qui, selon elle, utiliserait l’attribution des compétitions à des fins de politique interne.

Une finale à Casablanca contre une déclaration de soutien ?

Selon le mémoire de l’UEFA, Gianni Infantino aurait assuré aux responsables marocains que la finale de la Coupe du monde 2030 se jouerait au futur stade Hassan II, près de Casablanca, une enceinte annoncée pour environ 115 000 places. En échange, il aurait réclamé une déclaration publique de soutien à sa candidature à la présidence de la FIFA, dont l’élection est fixée au 18 mars 2027, précisément lors du congrès que le Maroc s’apprête à accueillir.

L’information avait été révélée début août par le quotidien britannique The Times. Interrogée par l’agence espagnole EFE, la FIFA avait catégoriquement démenti, jugeant fausse et trompeuse l’idée que son président aurait pris un engagement sur le lieu de la finale. Côté espagnol, où le Santiago-Bernabéu et le Camp Nou espèrent toujours accueillir la rencontre, la Fédération royale (RFEF) a dit ne rien savoir d’un tel arrangement, tout en confiant en interne son inquiétude face à l’avance supposée de Rabat. Le Portugal, lui, s’est déjà retiré de la course, faute d’un stade répondant aux exigences de capacité de la FIFA.

Le mémoire de l’UEFA remonte à l’attribution du Mondial 2026, en 2018, pour établir ce qu’elle présente comme une méthode récurrente. Gianni Infantino aurait alors affiché une posture de neutralité tout en démarchant en coulisses des chefs d’État étrangers pour soutenir la candidature nord-américaine, au détriment du dossier marocain, battu par 134 voix contre 34. Ainsi, le pays présenté hier comme la victime d’un arbitrage biaisé en faveur des États-Unis, du Canada et du Mexique se retrouve donc cité aujourd’hui comme le bénéficiaire présumé d’une manœuvre inverse. Pour l’UEFA, les deux épisodes illustrent une même pratique visant à faire de l’attribution des compétitions un instrument de politique interne.

Rabat choisit son camp, sans détour

Face à la crise qui frappe Gianni Infantino depuis l’abandon de son projet FIFA Forward Enterprise, le Maroc n’a pas cherché à ménager la chèvre et le chou. Dès le 1er août, la FRMF publie un communiqué saluant le retrait du projet et son président, Fouzi Lekjaa, qualifie la décision de « sage » et met en avant la préservation de l’unité du football mondial.

Le 5 août, jour même où éclate l’affaire de la finale, la fédération marocaine affiche sur ses réseaux sociaux un soutien sans ambiguïté au président de la FIFA, en pleine réunion de crise organisée près de Rabat. Une semaine plus tard, le 13 août, Fouzi Lekjaa cosigne avec cinq autres présidents de fédérations arabes, Qatar, Égypte, Liban, Soudan, Mauritanie, une déclaration commune réaffirmant leur « confiance » dans la direction d’Infantino, alors que l’UEFA, l’AFC et la CONCACAF réclament son départ. Quatre des six signataires, dont Lekjaa, siègent d’ailleurs au Conseil de la FIFA.

La FRMF dément, par ailleurs, l’existence d’un accord formel sur la finale mais le Maroc reste néanmoins l’allié le plus constant du président sortant, et s’apprête à accueillir le congrès électif où se jouera son avenir politique. Cette combinaison de rôles nourrit les soupçons que l’UEFA cherche désormais à établir devant la justice.

Un pari à double tranchant pour Rabat

Le calcul marocain n’est pas sans risque. Si Gianni Infantino survit à la crise et obtient, à Rabat même, sa réélection en mars 2027, le soutien affiché par le Maroc tout au long de l’année 2026 pourrait peser au moment de trancher le lieu de la finale mais il pourrait tout autant se retourner contre Mohammed VI l’Espagne pour éviter les soupçons. Et si le président suisse ne l’emporte pas, la promesse informelle qui lui est prêtée n’aura aucune valeur et rien n’empêcherait un successeur de revenir dessus.

L’offensive dépasse désormais le terrain politique. Le 27 août, l’UEFA a saisi trois tribunaux fédéraux américains en Floride, dans le Colorado et à New York. Ce dernier visant l’investisseur Josh Kushner et son fonds Thrive Capital, pour obtenir des documents et des témoignages en vue d’une éventuelle plainte pénale en Suisse pour gestion déloyale, au titre de l’article 158 du Code pénal suisse.

Le dossier central reste FIFA Forward Enterprise, une société censée recevoir les droits commerciaux des Coupes du monde masculine, féminine et des clubs. Environ 20 % de son capital devaient être cédés à des investisseurs privés pour 4,2 milliards de dollars, sur la base d’une valorisation globale proche de 20 milliards. L’UEFA estime ces actifs sous-évalués et affirme que le projet a été préparé en secret par Infantino et un cercle restreint de conseillers et d’investisseurs, sans consultation suffisante du Conseil de la FIFA ni des fédérations nationales. Le plan a été abandonné le 31 juillet, après la menace d’un boycott des compétitions par plusieurs confédérations.

Le Maroc, arbitre malgré lui d’une crise mondiale

Le Royaume se retrouve dans une position singulière en étant la pièce maîtresse d’une manœuvre qui le dépasse, sans en être l’auteur. Sa fédération a choisi son camp sans attendre l’issue de la bataille judiciaire, misant sur la survie politique d’un homme dont l’autorité est contestée par trois confédérations sur six. Un pari risqué et le Maroc devra vivre avec les conséquences de son choix, à Rabat, en mars 2027.

Amadou Atar
LIRE LA BIO
Amadou Atar est une référence dans le monde du football africain. Il est précis et objectif dans ses articles, même si on ne peut lui enlever un penchant historique pour le mythique club français de Saint-Etienne où sont passés plusieurs des plus grands joueurs africains de l'histoire
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