Mohamed Bouchiha : « Nous avons une vision claire de la société tunisienne »

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Ancien député de l’opposition, Mohamed Bouchiha, 61 ans, est candidat à la magistrature suprême cette année, en Tunisie, après y avoir prétendu une première fois, en 2004, à la tête de sa formation politique, le Parti de l’unité populaire (PUP). L’élection a été fixée au 25 octobre.

BouchihaAffiche.jpgLe Parti de l’unité populaire (PUP), se réclamant du socialisme et du nationalisme arabe, est l’un des premiers partis d’opposition en nombre de députés au Parlement tunisien. Il en compte 11 sur 189, l’essentiel d’entre eux appartenant au Rassemblement Constitutionnel Démocratique (RCD), le parti du président Ben Ali. Le PUP déclare s’attacher aux acquis du pays et plébiscite les bonnes réformes engagées par le gouvernement, tout en tachant d’en signaler les échecs. Il affiche sa volonté de peser sur la vie politique et de jouer son rôle d’opposition sans chercher systématiquement la confrontation. Il considère le gouvernement comme un partenaire avec lequel il peut collaborer à rectifier les anomalies liées à sa gestion. L’Unité, hebdomadaire bilingue du parti, suit la même ligne éditoriale. Le candidat Mohamed bouchiha, a accepté de répondre aux questions d’Afrik.com.

Afrik.com : Vous avez obtenu 5,05% des voix aux élections présidentielles de 2004, comment définiriez vous votre électorat? Plutôt d’opposition ? Est-il formé de votants contestataires ou simplement de progressistes de gauche ?

Mohamed Bouchiha :
Tout d’abord, j’aimerais rectifier. Le chiffre que vous avancez est au-delà de la réalité, notre score a été en effet d’un peu moins de 4%. Mais ça reste un résultat très satisfaisant pour notre parti. Nous avons tout même dépassé le cap du « zéro virgule » habituel depuis les premières élections plurielles de 1999. Quant à notre électorat, il adhère à nos idées et croit en nos fondements et dans les réformes et changements entrepris.

Afrik.com : Quelles réformes ? Celles du pouvoir ?

Mohamed Bouchiha :
C’est un peu cela. Nous avons opté pour appuyer tout ce qui se fait comme avancées et changements bénéfiques au pays dont l’objectif reste dans notre vision, des réformes qui ont commencé depuis 1987. Ces réformes ont satisfait dans un sens à nos revendications. Mais nous restons lucides et demandons davantage, ce n’est pas assez.

Afrik.com : Par exemple ?

Mohamed Bouchiha :
Nous demandons à ce que les réformes engagées reflètent par exemple la pluralité, qu’elles reflètent aussi l’attachement de la société à ce que l’Etat accomplisse sa fonction, sa mission de protecteur de la société, de dirigeant au niveau économique, parce que nous sommes absolument contre la privatisation à outrance.

Afrik.com : Votre électorat ne représente donc pas un public contestataire qui vote pour vous parce qu’il n’est pas satisfait par ce que lui propose le parti au pouvoir…

Mohamed Bouchiha :
Non, la majorité de notre public a des demandes claires qui coïncident avec les nôtres. Ils votent pour une certaine vision de la société, c’est à dire qu’ils observent les changements et mutations en cours et tendent vers plus d’émancipation et plus d’engagement de la part de l’Etat dans les institutions telles que le transport, la santé ou l’éducation.

Afrik.com : En quoi le PUP serait-il différent du parti au pouvoir et des autres partis d’opposition ?

Mohamed Bouchiha :
Nous nous distinguons par rapport au parti au pouvoir par nos revendications et nos actions. Nous ne sommes pas dans l’allégeance et nous avons une vision claire de la société tunisienne que nous nous appliquons à maintenir. Sur le plan économique et celui de la particularité des régions, nous avons beaucoup de divergences avec le gouvernement. Je vous l’ai dit, nous sommes contre les privatisations à outrance et pour un engagement massif de l’Etat. Sur ces points nous avons toujours été intransigeants. Il y a aussi le code de la presse, le code électoral, le code de la municipalité… Ces codes, qui régissent la vie publique en général, sont à revoir.

Afrik.com : Que leur reprochez-vous ?

Mohamed Bouchiha :
Au niveau du code électoral, et malgré les avantages acquis, il reste des choses à revoir. Le déséquilibre des forces reste flagrant. Entre un parti omniprésent, puissant comme le parti au pouvoir et un parti comme le nôtre, il n’y a pas photo. Prenons, par exemple, les élections municipales qui se basent sur un système de listes électorales. C’est un système qui ne permet pas de refléter correctement la diversité de la société. Quand un parti l’emporte, c’est toute sa liste qui passe. Et, en l’occurrence, avec l’hégémonie du parti au pouvoir et ses moyens, la victoire de ses candidats ne laisse pas de place pour des élus d’autres couleurs, puisqu’ils arrivent à la mairie avec tous les noms de leur liste. Nous demandons à ce niveau la démocratisation totale, et qu’on adopte la méthode proportionnelle, et ce pour refléter au moins l’hétérogénéité au niveau des régions. Que les responsabilités soient attribuées proportionnellement aux voix, et non raflées par le parti qui a le plus de voix. En attendant une réforme à la proportionnelle, on demande une réduction de la taille de ces listes pour que l’opposition puisse mener correctement sa campagne.

Afrik.com : Et au niveau du code de la presse ?

Mohamed Bouchiha :
A ce niveau, je ne peux nier les améliorations, mais je constate aussi les carences.

Afrik.com : Des améliorations au niveau de la presse, dites-vous ? Lesquelles ?

Mohamed Bouchiha :
Eh bien, la presse d’aujourd’hui n’est pas celle d’il ya 20 ans. Aujourd’hui, la presse écrite et la télé couvrent largement les meetings et activités de l’opposition, ce qui était impensable il y a encore quelque temps. Il y aussi les encouragements au profit de la presse des partis politiques, c’est grâce à ce genre d’aide que beaucoup de titres d’opposition subsistent. Le système du dépôt légal a disparu, ce qui constitue une belle avancée.

Afrik.com : Et si on en venait aux carences ?

Mohamed Bouchiha :
Il y a encore des petites entraves, par exemple au niveau de la demande de parution. L’autorisation de parution des journaux reste administrativement une procédure lourde à simplifier. Je vous signale aussi que le dépôt légal a disparu. Et ça, nous le sentons. Il y a aussi beaucoup d’autocensure. Les médias sont appelés à évoluer parce qu’ils sont la locomotive de la démocratie.

Afrik.com : Et pour votre journal, soumettez-vous vos articles à lecture avant parution ?

Mohamed Bouchiha :
Non, pas du tout. Nous n’avons pas ce genre de choses, nous publions librement et tel que nous le pensons, juste et adéquat avec le devoir d’informer.

Afrik.com : Vous comptez à l’assemblée nationale 11 députés. Comment se distinguent ils des autres ? Jouent-ils un vrai rôle d’opposition lorsqu’un projet ne les convainc pas ?

Mohamed Bouchiha :
Il y a une nouveauté. Nous avons constitué au sein de l’assemblée un groupe parlementaire important qui a son mot à dire au niveau de la vie parlementaire. Jusqu’à maintenant, l’ensemble de nos députes a surtout pratiqué la discussion au niveau des projets de lois. 11 députés, c’est important, mais nous savons que nous n’avons pas la majorité. Et au niveau de l’opposition nous ne sommes pas regroupés, et nous n’avons pas les mêmes priorités. Alors, bien entendu, si nous jugeons qu’un projet de loi ne va pas dans le sens de nos revendications et de nos valeurs, nous manifestons notre désaccord

Afrik.com : Comment?

Mohamed Bouchiha :
Non, nous agissons au niveau des commissions. Il y a 7 commissions. Il y a un travail en profondeur qui se fait, et ce n’est pas au niveau de l’assemblée générale qu’il se réalise. Nous avons un membre dans chaque commission qui agit quand il le juge nécessaire, et cela peut influer sur un projet de loi. A diverses reprises, le gouvernement a retiré des projets de loi, les a réétudiés et leur a donné une nouvelle forme afin qu’il reçoive l’appui de tout le monde.

Afrik.com : Avez-vous présenté des propositions de loi, fait retirer une loi?

Mohamed Bouchiha :
Non, légalement nous ne pouvons pas, nous n’avons pas la majorité et pas d’alliances. Mais je vous signale qu’en Tunisie, il y a en plus des commissions, pour les partis politiques légaux, les conseils supérieurs qui nous permettent de présenter nos suggestions et de discuter efficacement des problèmes que nous posons avec le conseil des ministres. Pour le gouvernement, c’est une façon de favoriser le contact et la consultation avec les différentes composantes de la vie politique, et bien sûr, il existe des contacts avec le président de la République pour s’entretenir des choses importantes.

Afrik.com : Le RCD est visiblement en campagne depuis fin 2006, quand ont poussé partout les pancartes géantes exhortant le président à se présenter. Des pancartes émanant des mairies et des institutions. Vous, par contre, avez commencé à annoncer vos ambitions en septembre 2008. N’y a-t-il pas là un déséquilibre?

Mohamed Bouchiha :
C’est sans doute un déséquilibre, mais ce qui compte pour nous, c’est que nous continuons à mener cette ouverture pour des élections plurielles et transparentes. Même si notre annonce s’est faite par voie de presse fin 2008, le principe a été acquis depuis notre congrès en mars 2006. Et depuis, nous avons inauguré une série de meetings, de réunions, de congrès et de visites sur le terrain qui ont été toutes couvertes par les médias, et cç c’est un acquis supplémentaire. Nous n’attendons plus l’ouverture officielle de la campagne électorale, soit 2 semaines avant le scrutin, pour faire la promotion de notre programme en multipliant les rencontres.

Afrik.com : Justement, à part vos adhérents et vos cadres, avez-vous un problème de remplissage ? Arrivez-vous à rassembler un auditoire large, ou constatez-vous les réticences qu’ont les gens à assister à des meetings de partis dits d’opposition ?

Mohamed Bouchiha :
En effet, certains ont cette appréhension qui consiste à se dire pourquoi irai-je assister et perdre mon temps alors que ma voix ne sera peut-être pas prise en compte ?

Afrik.com : Y a-t- il de la crainte dans tout ça ? L’existence d’une opposition reste-t-elle tabou ?

Mohamed Bouchiha :
C’est clair pour moi, je l’ai déjà dit en 1999, nous participons pour casser un tabou. La société tunisienne a vécu sous le joug d’un pouvoir personnel du parti unique. Ca laisse des traces, une sorte de tabou transmis de génération en génération. Vous savez qu’on ne change pas une société en quelques heures, d’où notre satisfaction à imprégner les électeurs dès 1999 du jeu électoral pluriel. Et nous participons à ces élections avec enthousiasme ; les choses évoluent dans le bon sens depuis. Nous avons de plus en plus d’adhérents, et nos cadres ne sont plus les cadres d’il ya 10 ans. Ce sont des cadres politisés et mobilisés qui ont reçu une formation digne de ce nom. Nos cadres se mobilisent sur tout le territoire et ce même en milieu rural. Je vous signale que pour les prochaines législatives, le PUP a des problèmes de désignation de ses listes électorales. Avant, pour constituer une liste, il fallait chercher et batailler.

Afrik.com : On vous a déjà posé cette question : que pensez vous lorsqu’on vous traite de « parti de décor » ?

Mohamed Bouchiha :
Tout d’abord, ceux qui nous taxent de « parti de décor », je leur demanderai où ils ont cherché ce terme ? Car je sais d’où il provient. Et les personnes qui l’ont inventé ne sont pas nombreuses et connaissent l’effritement dans leur parti. Je ne veux pas renter dans leur système de dénigrement, mais je vous dis que nous sommes parmi les rares partis politiques dans le pays, à part le RCD, à posséder un programme général de gouvernement sans faire de surenchère au niveau des revendications. nous ne faisons pas que constater les échecs comme certains. Nous constatons les problèmes et nous proposons des solutions. Si être un vrai parti politique signifie, le dénigrement, laver le linge sale en public, dire des méchancetés sur telle ou telle personne, prendre des détails de la vie quotidienne pour en faire un problème et dire que c’est un Etat policier…

Afrik.com : Justement, la Tunisie a-t-elle un Etat policier ?

Mohamed Bouchiha :
Ce n’est pas un Etat policier, c’est un Etat policé.

Afrik.com : Policé ?

Mohamed Bouchiha :
Oui, policé pour se défendre contre les intégristes par exemple. Même si je le dis, la solution policière n’est pas la seule, il faut trouver d’autres solutions sur le plan culturel, social et économique. C’est-à-dire des solutions pour le chômage, assurer le bien-être pour tout le monde, l’équilibre entre les régions. Et malgré ça, nous ne sommes pas dans une aussi mauvaise posture que d’autres pays qui se disent démocratiques.

Afrik.com : Vous avez déclaré dans une précédente interview que votre candidature n’a qu’une portée pédagogique. N’est-ce pas déjà là un aveu d’impuissance ?

Mohamed Bouchiha :
Oui, absolument. Je ne vends pas les rêves, et je reste réaliste. Il sera très difficile de remporter les élections contre le président Ben Ali. Attention, ce n’est pas que j’appelle les gens à voter Ben Ali, mais sur la base des acquis qu’a accumulé mon pays sous sa gouvernance nous ne pouvons rivaliser aisément. Beaucoup de gens ont vu leur vie changer, et j’ai constaté la mutation moi-même dans les régions. Il y a eu une évolution sociale extraordinaire. Ca, on ne peut le nier.

Afrik.com : Sur le plan des droits de l’homme, un dossier qui ressort périodiquement, que pensez de la situation en Tunisie ? Et comment réagissez-vous lorsqu’un cas de non-respect de ces droits vous parvient ?

Mohamed Bouchiha :
Quand un cas nous parvient, grâce au dialogue que nous avons avec le gouvernement et le président, nous intervenons, et nous obtenons des réponses positives. Généralement, nous sommes efficaces. Pas la peine donc d’en parler en premier lieu dans notre journal. A l’inverse, bien sûr, s’il n’y a pas de solution, nous informons par le biais de notre journal de façon à influer sur le pouvoir politique. S’il fallait vous parler des problèmes de droits de l’homme, je vous dirais qu’ils sont l’apanage de tous les pays.

 Le site de Mohamed Bouchiha

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