« Moderniser l’Etat africain », par Pierre Ayoun N’Dah

Moderniser l’Etat africain ! Vaste chantier auquel le haut fonctionnaire ivoirien, Pierre Ayoun N’Dah, a décidé de s’attaquer par le biais d’un livre paru dans son pays en juillet dernier. Sans faux semblants ni détours, il procède dans son ouvrage à une analyse claire et simple de la situation actuelle des Etats africains, en s’inspirant du cas ivoirien, et évoque l’impérative nécessité pour ces derniers de se transformer afin d’assumer le rôle qui leur est dévolu : garantir l’intérêt général. Plus qu’un constat, « Moderniser l’Etat africain » propose un ensemble de solutions pour parvenir à cette grande révolution. A lire absolument.

Pierre Ayoun N’Dah et la chose publique, c’est incontestablement une histoire d’amour. Ce fringant administrateur civil de 48 ans, marié et père de deux enfants, a fait ses classes à l’Institut international d’administration publique de Paris. Secrétaire général de l’Ecole nationale d’administration nationale de Côte d’Ivoire, il sera, entre 1994 et 2003, directeur de cabinet des ministres successifs de la Communication, de la Culture et de la Francophonie. Celui qui a pris part comme expert à la création de l’Observatoire des fonctions publiques, établi à Cotonou, au Bénin, sait de quoi il parle quand il s’agit de l’Etat. Comment sauver nos Etats ? Voici quelques réponses avec Pierre Ayoun N’Dah, ce « missionnaire » de la chose publique, actuellement conseiller technique chargé des Affaires juridiques au cabinet du Président du Conseil économique de Côte d’Ivoire.

Afrik.com : Le titre de votre ouvrage est « Réformer l’Etat ivoirien », mais à sa lecture, on se demande si l’Etat africain a jamais existé ?

Pierre Ayoun N’Dah : Les pays africains ont hérité d’un appareil institutionnel, légué par le colonisateur, dont ils n’ont pas su faire bon usage. Aujourd’hui, nous devons faire l’effort de mettre en place une organisation et un fonctionnement rationnels de l’Etat afin qu’il puisse assurer la sécurité et le bien-être des populations. Moderniser l’Etat africain est une invitation. L’Etat est à construire par des hommes et des femmes ayant un esprit missionnaire du service public.

Afrik.com : Quelles sont vos propositions pour mener à bien cette réforme ?

Pierre Ayoun N’Dah : Il faut dans un premier temps sécuriser les fonctionnaires, juridiquement et socialement. En d’autres termes, éviter qu’ils soient les victimes des changements politiques. Il s’agit, par exemple, de recaser honorablement ceux qui doivent être remplacés, en veillant à ce que leurs successeurs soient compétents. Par ailleurs, il me semble important de valoriser le statut des fonctionnaires, dont la mission est noble. Ce qui contribuerait à les mettre à l’abri des tentations, de la corruption. La rationalisation de la gestion des ressources humaines, matérielles et financières est également un impératif. Il est urgent de raisonner en termes d’objectifs mesurables, qui permettent une évaluation de l’action. La réforme passe enfin par la promotion d’une culture du service public qui fait de l’Etat le serviteur de la collectivité dans l’impartialité, la neutralité, l’objectivité et l’égalité des citoyens. C’est cela le service public. Quand vous arrivez à l’hôpital, on doit pouvoir vous soigner quelque soit votre rang social. On dit souvent de l’Ena (Ecole nationale de l’administration, ndlr) qu’elle forme les meilleurs. Paradoxalement, ces élèves déçoivent dans la gestion des responsabilités qui leur sont confiées. En somme, il faut développer une culture de l’Etat de droit qui consiste à respecter la légalité.

Afrik.com : Comment expliquez-vous les défaillances de l’Etat ?

Pierre Ayoun N’Dah : Il faut éviter de faire de la fonction publique un réservoir d’absorption du chômage. Ce n’est pas la quantité, mais la qualité des fonctionnaires qui doit prévaloir. L’Etat doit avoir le courage de procéder à la réduction de ses effectifs en valorisant la qualité. Le fonctionnaire doit avoir le sentiment d’être un acteur du développement, en disposant d’un environnement propice où les ressources sont disponibles. Les agents doivent être associés à la réflexion et à la conception de la mission du service public. Plus impliqués, ils seront plus motivés. Autre solution que je défends, depuis le début des années 80 : il faut sortir du schéma de l’annualité budgétaire. On voit souvent des ministères, à la fin de l’année, se hâter d’engager leurs crédits dans des actions incongrues. Tout ceci parce que les crédits doivent être épuisés sinon ils sont perdus. Il est primordial de sortir de ce schéma pour entrer dans ce que j’appelle la gestion imputable.

Afrik.com : C’est-à-dire ?

Pierre Ayoun N’Dah : Une gestion des coûts et des responsabilités. Ce mécanisme permet au gestionnaire d’avoir une vision managériale en négociant les objectifs et les moyens, comme fonctionnerait un directeur marketing qui sollicite un budget et s’engage sur des résultats avec une équipe. Cette autonomie crée une émulation et incite à la rentabilité. C’est une gestion de maturité.

Afrik.com : Les pays africains ont-il la possibilité de mener à bien cette révolution ?

Pierre Ayoun N’Dah : C’est une question de volonté. Une communauté n’a d’avenir que dans le renouvellement de son capital humain. Pour la Côte d’Ivoire et les autres Etats africains, nous assistons, par la force des choses, à une recomposition de l’élite africaine qui a beaucoup souffert de la stagnation générationnelle. On retrouve ainsi des hommes de 60/70 ans qui sont opposés à des jeunes de 30 ans, comme Guillaume Soro face à Henri Konan Bédié. Ceci s’explique par le fait que la génération des 40/50 ans n’a pas eu l’opportunité de s’essayer à la gestion des affaires de l’Etat. Les générations ne peuvent donc pas se comprendre. La nouvelle génération n’a pas les mêmes valeurs que nous. Elle est beaucoup moins conciliante. Cette rupture concourt à la déliquescence de l’Etat.

Afrik.com : N’est-il pas utopique de penser que cette révolution est possible ?

Pierre Ayoun N’Dah : Non. Les responsables politiques doivent s’armer de courage pour favoriser le renouvellement, avant qu’ils ne le subissent. Le mouvement de l’Histoire ne pardonne pas. Le jour où l’on accède à des responsabilités, c’est là qu’il faut préparer son départ en ayant à l’esprit le jugement de l’Histoire. En affaiblissant l’Etat, les politiciens africains cisaillent l’arbre sur lequel ils sont assis, c’est de l’auto-flagellation. Nous jouons trop avec la vie en Afrique. Il faut passer de la culture de la mort à celle de la vie, par le biais d’un Etat civilisé.

Afrik.com : La situation que vit aujourd’hui la Côte d’Ivoire était-elle prévisible ? Vous parlez d’Etat en trompe-l’œil …

Pierre Ayoun N’Dah : Je n’ai pas été surpris… Je parle d’un Etat en trompe-l’œil parce que l’Etat ivoirien avait toutes les apparences de la modernité du fait de la seule personnalité du Président Félix Houphouët-Boigny, à la fois inspirateur du parti unique et détenteur exclusif du pouvoir d’Etat. La gestion institutionnelle de l’Etat ivoirien s’est avérée faible, ce qui a provoqué un déséquilibre. J’avais déjà évoqué cette hypothèse dans ma thèse, soutenue en 1984. Je parlais alors du risque prévisible d’un trop-plein de prétendants qui provoquerait l’effondrement de l’autorité de l’Etat et qui pourrait être préjudiciable à son unité.

Afrik.com : L’Etat ivoirien existe-t-il aujourd’hui ? A-t-il des chances d’être restauré ?

Pierre Ayoun N’Dah : Nous avons des institutions qui fonctionnent dans un Etat convulsif. Il n’est pas normal et ne peut donc jouer son rôle. Je suis de nature optimiste. Néanmoins, je n’ai pas l’impression que les acteurs politiques aient compris la gravité de la situation et la nécessité de sauver la patrie en danger. C’est une affaire de culture. Notre préoccupation majeure est de savoir comment sortir de la gestion patrimoniale de l’Etat pour véritablement construire un Etat institutionnalisé au-dessus des contingences partisanes et tribales.

Afrik.com : Dans votre ouvrage, vous revenez sur le concept de l’ivoirité. Un concept qui a été selon vous mal compris et détourné par les politiques ?

Pierre Ayoun N’Dah : Je ne souhaite pas trop m’attarder sur le sujet. Cependant, l’ivoirité est une sorte de substrat culturel commun pour rassembler les Ivoiriens et les étrangers attachés à la Côte d’Ivoire. C’est cela l’ivoirité. Le concept a été utilisé dans un contexte politique déliquescent et cela est regrettable. Les populations du Nord de la Côte d’Ivoire sont celles qui le pratiquent depuis toujours par leur mobilité géographique. En tout point du pays, ils sont chez eux.

Moderniser l’Etat africain, de Pierre Ayoun N’dah aux Editions du CERAP

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