Moctar Sall, producteur de musique : « La culture n’est pas valorisée au Sénégal »

Moctar Sall, producteur
Moctar Sall, producteur de musique

La pandémie de Covid-19 a mis à mal le monde de la musique. Plusieurs concerts ont été annulés ou reportés. Du coup, les artistes de même que les organisateurs se sont retrouvés dans une situation très difficile. C’est le cas notamment de Moctar Sall, exportateur indépendant de musique sénégalaise, qui revient avec Afrik.com sur les difficultés rencontrées durant la pandémie. Dans cet entretien, le producteur de musique a en outre évoqué la préparation du concert de Carlou D, prévu le 28 mai prochain, au Théâtre Les Étoiles à Paris.

Passionné de musique, Moctar Sall a toujours baigné dans cet univers. A travers ses voyages, sa famille, la musique a toujours fait partie de sa vie. Issu d’une famille d’intellectuels, Moctar Sall se souvient encore des propos de sa mère qui lui disait souvent : «Fais ce qu’il te plaît dans la vie, du moment que tu le fais bien». Natif du pays de Molière, Moctar a grandi au Sénégal avant de rejoindre la France après son baccalauréat, en 2000. Sept ans plus tard, il décide de retourner au Sénégal après avoir mis sur pied son studio. Il voit défiler, dans son studio d’enregistrement, plusieurs artistes de renom comme Dugee Tee, Coumba Gawlo Seck ou encore Baaba Maal et le regretté Thione Seck. En 2008, il retourne en France pour y être opérateur son, contrôleur qualité radiophonique. Après quelques expériences, il devient prestataire à l’Institut National de l’Audiovisuel (INA), en 2009.

Avec un statut d’intermittent du spectacle, Mactar Sall a eu droit à des formations dans l’audiovisuel : formation son en tant qu’assistant de production, digital video producer, formation en montage-lumière-cadrage. Entretemps, il crée sa boîte d’édition musicale pour les droits d’auteurs, à Londres, avec Max Didier. Il retourne ensuite au Sénégal à la rencontre de plusieurs artistes. Il a ainsi signé le groupe Takeïfa, tout en étant coéditeur avec sa boîte, ainsi que Boubacar Djiba. Il a même produit l’album Gass Guiss (Qui cherche trouve) de Takeïfa. En 2017, Moctar organise leur concert à Paris. C’est à ce moment qu’il réalise qu’il y avait très peu de producteurs de spectacle en France pour les artistes sénégalais, en dépit de la forte demande. D’autres concerts ont suivi comme celui d’Elzo Jam Dong, Dip Doundou Giss ou encore Maabo. A chaque fois, ses concerts se sont bien passés. Son but, désormais, est de doubler la cadence et faire deux événements en deux semaines : avec Carlou D, le 28 mai, et Samba Peuzzi, le 11 juin. Carlou D n’a pas fait de date depuis au moins cinq ou six ans.

Entretien

Où en êtes-vous dans l’organisation du concert de Carlou D, le 28 mai prochain ?

A deux semaines du concert, on est toujours dedans à fond. On vit les derniers moments avant le Jour J. J’estime que tout est déjà booké, tout est déjà prêt. Actuellement, nous faisons le maximum de promotion via Internet. C’est la grosse pression avec beaucoup d’appels ici et là. Pour ce genre d’évènements, des éléments restent toujours à régler à la dernière minute, même si beaucoup de choses ont été planifiées en amont. Actuellement, je suis à Dakar, je compte me rendre en France dès la semaine prochaine, afin d’attaquer la dernière ligne droite.

Parlez-nous un peu de votre collaboration avec Calou D.

Carlou D, c’est la première fois que nous collaborons. Je l’ai connu comme tout Sénégalais, à travers sa musique, car c’est un artiste qui n’est plus du tout à présenter. Il a une carrière de près de vingt ans dans le milieu. Je l’ai connu en tant que mélomane et j’ai toujours trouvé qu’il avait beaucoup de talent. C’est la raison pour laquelle je l’ai contacté et le courant est bien passé. On a donc décidé de faire un concert à Paris pour vraiment élever le niveau.

On suppose que le public peut s’attendre à beaucoup de surprises lors du concert de Carlou D…

Bien sûr ! Pour ce concert, il y a beaucoup d’artistes invités dont un spécial guest du nom de Ashs the Best, qui est un artiste émergent, la nouvelle étoile filante de la musique comme j’aime à dire. En décembre 2020, lors de la cérémonie du Galsen Hip Hop Awards, il a été nommé meilleur artiste hip-hop. Maintenant, il fait plus de la musique du Monde. Je trouve qu’il a beaucoup de talent et qu’il méritait de se faire connaître au-delà du Sénégal. Raison pour laquelle, lorsqu’il est venu me voir, j’ai eu un tilt et je me suis dit qu’il fallait que le public sénégalais de l’extérieur ainsi que les Européens puissent découvrir sa musique qui se consomme et s’exporte facilement. Sa musique et celle de Carlou D sont une très bonne combinaison.

Outre Ashs the Best, il y a un parrain en la personne de Wasis Diop, un artiste international qu’on ne présente plus. Il a beaucoup conseillé Carlou D dans sa carrière, comme une sorte de mentor. Il faut savoir qu’au départ Carlou D faisait uniquement du hip-hop avant de passer à la musique du Monde. Wasis Diop a beaucoup contribué à ce passage, c’est une manière de lui rendre hommage. Carlou D a beaucoup insisté pour cela. Avoir autant de bons artistes sur une même scène, je pense que je n’ai jamais eu ça en tant qu’organisateur de spectacle. C’est un concert qui me tient vraiment à cœur. Je signale qu’il y aura aussi en guest le pianiste Jean-Philippe Rykiel.

Quel a été l’impact de la pandémie de Covid-19 dans l’organisation de cet évènement ?

Elle a été vraiment un gros obstacle pour nous les organisateurs de spectacle. Pour ce concert, je l’avais déjà programmé en mars 2020 : j’avais déjà payé la salle et le concert était prévu trois mois plus tard. On est passé d’un concert programmé en mars 2020 à un concert organisé le 28 mai 2022. Vous vous rendez compte que cela fait deux ans qu’on a un concert en suspens, qu’on a reporté trois ou quatre fois pour en arriver là ! Vous ne pouvez même pas imaginer l’impact que ça a eu chez nous, on a été obligé limite de faire d’autres métiers.

Comment vivez-vous ces annulations depuis plus de deux ans ? De façon générale, comment font les artistes pour s’en sortir ?

On a très mal vécu ces multiples annulations, on a dû s’adapter, changer de métier, trouver de quoi s’alimenter et payer nos factures. Faire d’autres choses qui n’ont rien à voir avec la musique. C’était impossible d’organiser quoi que ce soit au vu de cette maladie qui n’aime pas du tout les contacts humains. Alors que le contact humain est fondamental dans notre métier. Je vous laisse imaginer à quel point ça a été compliqué. Cette pandémie a vraiment changé les habitudes des artistes sénégalais. Contrairement à ce qui se passe en Europe, ici il y a très peu de droits versés aux artistes. En Europe, il y a les droits d’auteur qui comptent vraiment beaucoup. Il y a aussi le streaming. Donc un artiste, même sans faire un concert, a différentes sources de revenus (passage à la radio ou à la télé de ses morceaux). Il y a beaucoup d’aides au niveau des Etats en Europe, car ils comprennent vraiment ce que c’est que la culture. En France, les personnes qui travaillent dans le spectacle ont le statut d’intermittent et pendant la pandémie, ils ont pu être payés. Au Sénégal, cela n’existe pas. Le Sénégalais lambda n’est pas trop habitué au streaming. En plus, cela ne rapporte pas tant que ça, car c’est en rapport avec la publicité. Beaucoup ont modifié leur mode de vie pour pouvoir survivre. D’autres ont dû abandonner la musique. Jusqu’à présent, ce n’est pas aussi simple que ça, même si les choses ont repris. Néanmoins, il y a eu quelques appuis financiers, même si je juge qu’elles ont été insuffisants pour vraiment vivre de cela.

Dans deux mois se déroulent les Législatives au Sénégal, qu’attendez-vous de l’Etat pour faire évoluer la culture ?

Avant toute chose, je tiens à préciser que je suis apolitique. Je ne crois pas trop à la politique sénégalaise, j’ai du mal avec ça. Niveau culture, rien n’est fait. La culture n’est pas valorisée, le patrimoine non plus. On ne sait pas comment gérer tout ça. Ce qui me fait de la peine, car toute ma vie, j’ai travaillé pour la culture : soit au niveau musical, soit en tant que technicien pour la préservation du patrimoine culturel. J’ai été opérateur son, contrôleur qualité radiophonique, pendant plus de dix ans, pour l’Institut National de l’Audiovisuel (INA). Au Sénégal, sur ce plan-là, rien n’a été fait. Cela me touche surtout quand on voit comment vivent les musiciens, les artistes-peintres, les techniciens et acteurs qui n’ont pas trop de protection. C’est triste. Dans les pays développés, la culture rapporte plus que le milieu de l’automobile par exemple. J’aimerai bien que les choses changent, même si je n’ai pas trop d’espoir. Néanmoins, on continue de se battre, car on est passionné.

Qu’en est-il des sponsors ?

Les entreprises sénégalaises ont un gros complexe parce que nos concerts ne sont pas du tout sponsorisés. Non seulement, on n’a pas le soutien de l’Etat, mais les entreprises sont très complexées parce que quand d’autres artistes originaires d’Outre-mer viennent au Sénégal, ils sont aidés. Toutes les compagnies les soutiennent. C’est une aide non négligeable. Malheureusement, quand il s’agit de prendre en charge des artistes sénégalais pour se rendre à l’étranger, il n’y a plus personne pour nous accompagner. Toutes les compagnies refusent. Il n’y a plus personne. On est obligé de payer nos billets d’avion. Si ça continue comme ça, moi en tant qu’organisateur, je ne pourrais plus le faire. On a besoin des entreprises sénégalaises, qu’elles soutiennent nos événements. On a besoin d’elles pour payer nos hôtels, avoir un minimum pour vivre. Tous ceux qui font des concerts à l’étranger ont ce même problème, d’où la rareté de nos événements.

Quels sont vos projets futurs ?

C’est un peu tôt pour évoquer les projets futurs, car j’ai deux concerts à faire en deux semaines. Après deux ans d’arrêt de travail, je m’apprête à faire le premier événement, le 28 mai prochain. Le 11 juin, j’organise le concert de Samba Peuzzi au Badaboum. L’avenir dépendra vraiment de ces deux concerts. Si ces concerts marchent comme je le veux, à ce moment-là, j’aurais l’opportunité d’en faire d’autres. On est dans un milieu assez fragile, il faut que ça marche. Quand ça ne marche pas, cela devient difficile de se relever. S’il plait à Dieu, j’aimerais continuer à faire des concerts et de plus en plus de grands événements. Je souhaite exporter la musique. Mon but est de faire des concerts dans des lieux reconnus, dignes de ce nom. Je rappelle que je vise une mixité du public lors de mes concerts.

Affiche du concert de Carlou D

Pour assister au concert de Carlou D : https://www.weezevent.com/concert-carlou-d-paris