
Le blocage de fait des ports ukrainiens, les frappes croisées sur les terminaux russes et les restrictions turques dans les détroits ont ramené le blé à ses plus hauts niveaux depuis deux ans. Le Maroc et l’Algérie abordent cette séquence avec de meilleures récoltes, l’Égypte avec des stocks constitués par anticipation. Mais aucun des trois n’échappe aux augmentations des prix.
Reuters a rapporté jeudi 13 août que Kiev avait transmis à Moscou, par l’intermédiaire d’un tiers, une proposition d’arrêt mutuel des attaques contre les cibles civiles en mer Noire. Les médias ukrainiens attribuent cette médiation à la Turquie, dont le chef de la diplomatie Hakan Fidan avait avancé début août un mécanisme de moratoire après que des navires turcs eurent été touchés. Le Kremlin n’a pas répondu et le vice-ministre russe des Affaires étrangères Alexandre Grouchko affirme n’avoir reçu aucune proposition formelle. Selon Kiev, plus de 218 navires ont été visés dans le bassin depuis juillet.
Trois quarts d’exportations ukrainiennes en moins
Les terminaux de la « grande Odessa » traitent environ 90 % des exportations agricoles ukrainiennes. Le corridor n’a pas été officiellement fermé, mais de nombreux armateurs refusent désormais d’y envoyer leurs navires. Les chiffres douaniers publiés par le ministère ukrainien de la Politique agraire donnent la mesure du blocage. Entre le 1er et le 12 août, l’Ukraine n’a exporté que 280 000 tonnes de céréales et légumineuses, contre 1,153 million de tonnes sur la même période de 2025, soit un recul de 75,7 %. Les expéditions de blé sont tombées à 175 000 tonnes.
Kiev a revu ses prévisions à 29,6 millions de tonnes d’exportations agricoles pour la campagne 2026-2027, contre 64,4 millions attendues avant l’escalade. Le blé reculerait de 53 %, à 8,3 millions de tonnes. Le département américain de l’Agriculture retient une hypothèse moins sévère, à 10,8 millions de tonnes. Les capacités de stockage ukrainiennes pourraient être saturées dès le début du mois de novembre.
Le report vers le Danube, le rail et la route absorbe une partie seulement des volumes que le ministre ukrainien de l’Agriculture évalue à 50-55 % des capacités mensuelles d’exportation portuaire, soit environ 6 millions de tonnes. Il prévient que ces itinéraires ne seront pleinement opérationnels qu’à la fin de l’été.
Dans la nuit du 12 au 13 août, des frappes russes ont visé les ports danubiens d’Izmaïl et de Reni, endommageant des infrastructures et provoquant un incendie. Le fleuve connaît un étiage exceptionnellement bas qui limite déjà le tirant d’eau des convois.
Trois trajectoires maghrébines
Le Maroc aborde la crise avec une récolte de blé estimée par l’USDA à 7,5 millions de tonnes pour 2026-2027, contre 3,5 millions la campagne précédente. Ses importations tomberaient autour de 3,7 à 4 millions de tonnes, contre 6,5 à 7 millions un an plus tôt. La FAO retient une estimation plus prudente, proche de 5 millions. Rabat protège cette récolte par un droit d’importation de 170 % sur le blé tendre, maintenu jusqu’au 31 août. La collecte nationale reste toutefois en retard avec environ 500 000 tonnes fin juillet, pour un objectif de 1,5 million, une partie des agriculteurs conservant leurs stocks.
De son côté, l’Office algérien interprofessionnel des céréales a adjugé près de 720 000 tonnes de blé tendre lors d’un appel d’offres clos le 5 août, après 600 000 à 780 000 tonnes en juin. Le pays a importé près de 3 millions de tonnes depuis janvier, dans une logique de reconstitution des stocks stratégiques que l’hiver pluvieux de 2026 n’a pas interrompue.
L’Égypte pour sa part, a mené les deux stratégies de front. La collecte publique auprès des agriculteurs, engagée à un prix garanti d’environ 320 dollars la tonne, dépassait 4,6 millions de tonnes à la mi-juin, au-delà du total de la campagne précédente. Le pays a parallèlement importé 7,1 millions de tonnes entre janvier et mai. C’est une hausse de 65 % sur un an, sous l’effet conjugué des achats de précaution et de la pression sur la livre égyptienne. Le programme de pain subventionné concerne environ 70 millions de personnes.
Ce que risque le fournisseur russe
Fin juillet, l’Union russe des exportateurs et producteurs de céréales a averti que les attaques ukrainiennes contre des navires et des infrastructures portuaires pouvaient conduire à un blocage complet des corridors d’exportation du bassin. Elle chiffre le déficit potentiel d’exportations russes à 30-35 millions de tonnes sur la campagne, soit environ 15 % du commerce mondial de blé, un volume qu’aucun autre exportateur ne pourrait couvrir. Son estimation de prix FOB va de 340 à 370 dollars la tonne, avec un dépassement possible des 400 dollars.
Le terminal céréalier de Taman, d’une capacité de 5,5 millions de tonnes, a été sévèrement endommagé fin juillet. Le détroit de Kertch fermé depuis la mi-juillet, a interrompu les expéditions par le Don. Novorossiisk a été frappé le 12 août. Ankara a par ailleurs relevé d’environ 15 % les droits de transit du Bosphore au 1er juillet et retient, depuis le 8 août, des autorisations de passage des Dardanelles pour des navires à destination de Novorossiisk et de l’Ukraine. Une marge de manœuvre que la Convention de Montreux lui laisse au titre de la sécurité de la navigation.
Pour les acheteurs africains, une baisse des exportations ukrainiennes se compense habituellement par la Russie ou d’autres origines. Une perturbation simultanée des deux exportateurs de la mer Noire, qui fournissent ensemble près d’un tiers du blé échangé dans le monde, change la nature du problème, et toucherait aussi le Soudan et plusieurs pays d’Afrique subsaharienne largement approvisionnés en blé russe.
Le prix avant la pénurie
Du blé français, roumain, américain ou argentin peut venir en substitution au prix d’un allongement des distances, d’un fret plus cher et d’une concurrence accrue entre acheteurs. C’est pourquoi, le blé a atteint en juillet son plus haut niveau depuis deux ans. Le 12 août, après la frappe ukrainienne contre la base navale de Novorossiisk, le boisseau gagnait 3,65 % à 6,53 dollars à Chicago et la tonne 1,72 % à 221,75 euros sur Euronext, un marché qui évoluait autour de 190 euros au printemps. Pour des États qui subventionnent le pain, cet écart se retrouve dans la facture d’importation, puis dans les comptes publics.
Les récoltes nord-africaines de 2026 offrent une marge réelle, et les stocks de report mondiaux restent supérieurs à ceux du printemps 2022. La FAO prévoit néanmoins un recul de la production céréalière mondiale cette année, à environ 2,983 milliards de tonnes, et une baisse de 4,7 % du commerce mondial de blé en 2026-2027.




