Mbeubeuss, l’exemple type du sous-développement durable

Mbeubeuss est le reflet de la misère africaine. Quadragénaire, cette décharge est située à Malika, une commune d’arrondissement du département de Pikine. C’est un méli-mélo d’ordures ménagères et de déchets industriels, s’étendant sur plus de 175 hectares. Des gens y travaillent, y habitent.

Le président du Conseil italien, Silvio Berlusconi, a comparé Naples, alors en grève de voirie, aux villes africaines. Aussitôt, les réactions ont été violentes. Une belle hypocrisie. Ces proviseurs des lycées de la morale et de l’instantanéité savent que plusieurs villes africaines sont des Kilimandjaro d’ordures, de sâleté. Il n’y a pas un Mbeubeuss, mais des Mbeubeuss. Brazzaville, Cotonou, Dakar, Kinshasa, Lomé, abritent des dépotoirs. Et quand il pleut dans ces villes, aux alentours des Mbeubeuss, mieux vaut vivre en apesanteur. Les flaques d’eau qui pétaradent et qui s’écoulent distribuent dans chaque rue des lots d’ordures. De bacteries, donc. Comment les gens arrivent-ils à vivre jusqu’à un âge avancé, dans ces villes? Miracle. Le célèbre chanteur congolais, Papa Wemba, avait eu cette belle phrase: « A Kinshasa, nous sommes tous des malades permanents. » En effet, les décharges contaminent les nappes phréatiques et les sols, de même que les populations. Les odeurs que dégagent les Mbeubeuss affectent la vie des habitants, ceux de Baol et Gouye Gui par exemple. Pis, des gens non seulement y travaillent pour gagner leur vie, mais aussi récupèrent les ordures pour monter leurs cases et remblayer les rues. Evidemment, les eaux de pluie incubent les larves de moustiques: bonjour le paludisme. Les maux de tête, l’irritation de la gorge et la fatigue. En outre, des études soulignent les risques de stérilité et de cancers.

Outre les ordures ménagères locales, les humanitaires contribuent à la belle vie des Mbeubeuss. L’intention de réparer la « fracture numérique », les inégalités d’accès aux nouvelles technologies, est noble. Mais, très souvent, les humanitaires déversent sur l’Afrique des ordinateurs ridés ou moribonds. Se pose alors un problème environnemental que certaines ONG, dont ENDA au Sénégal, tentent de résoudre. Hélas, ce ne sont pas les formations en maintenance informatique destinées aux récupérateurs de Mbeubeuss qui écarteront les dangers de ces e-déchets. La solution réside dans le récyclage, comme au Burkina Faso où Emmaüs a entrepris un vaste projet.

La passion des combats accessoires

La lutte contre le réchauffement climatique est la mode. Celle qui confère la notoriété. Le prix Nobel de la paix. Le phénomène est en passe de devenir un genre cinématographique – après les films d’Al-Gore et de Yann arthus Bertrand, celui de Nicolas Hulot, Le syndrome du Titanic, est sorti le 07/10 – et, peut-être, littéraire. Bientôt, le monde fourmillera d’ayatollahs de l’Environnement, à force de jouer avec le catastrophisme. Alain Juppé, homme intelligent et ancien premier ministre français, adore le concept de « la sobriété heureuse ». Consommer autrement. Kofi Annan, prix Nobel 2001 et ancien Secrétaire général de l’ONU, a lancé à Paris, le jeudi 1/10, son « Time for Climate Justice », une vaste mobilisation contre le réchauffement climatique, à deux mois du sommet de Copenhague. Son ambition: pousser les leaders mondiaux à conclure un « accord solide post-climatique, viable et capable de faire de la planète un lieu meilleur pour tous ». Trois autres Nobel, Barack Obama, Al Gore et Wangari Maathai militent dans ce sens. Quoique pour l’actuel président américain, le prix lui a été décerné « pour ses efforts en vue d’un monde sans nucléaire ». Et pour sa diplomatie. Il est à parier que Nicolas Hulot, bavard et animateur de télévision français, sera lui aussi nobelisé. Tout comme Yann Arthus Bertrand. Henri Djombo, ministre du Développement durable, de l’Environnement et de l’Economie forestière du Congo-Brazzaville, président du Conseil international du Programme « L’homme et la biosphère » de l’UNESCO, s’active jour et nuit contre le réchauffement climatique. Ellen MacArthur, anglaise et navigatrice de talent, met fin à la compétition pour se consacrer à la défense de l’Environnement. La pauvreté, elle, est le parent pauvre. Plus personne ne s’y intéresse: elle ne garantie pas la gloire, le prix Nobel. C’est sûr, Mère Teresa – prix Nobel 1979 – et Soeur Emmanuelle se retournent dans leur tombe. C’est la revanche de la flore sur la faune. Une victoire éclatante.

En France – pour ne prendre que cet exemple -, le combat contre le réchauffement climatique est aussi un exutoire. Un refuge face à la défaite économique: une dette de 140 milliards d’Euros; une croissance nulle; un chômage massif; etc. Comble de l’hypocrisie, on envisage la taxe carbone, un ajout à la pauvreté. En Afrique, le combat contre le réchauffement climatique, aussi noble soit-il, restera éminnement illusoire sans accès à la dignité. Wangari Maathai, embassadrice itinérante de la forêt du bassin du Congo, peut-elle dissuader un pauvre de ne pas couper du bois, alors que c’est une source d’énergie nécessaire? Le président Abdoulaye Wade, lequel passe plus de temps dans les avions ou les sommets qu’à Dakar, peut-il convaincre un récupérateur de déchets de Mbeubeuss – qui lui servent de gagne-pain – d’y renoncer? S’il y a un programme Pauvreté urbaine et environnement au Sénégal, avec les concours du Centre national de la Convention de Bâle et de l’Initiative des villes durables d’industrie du Canada, entre autres, plusieurs pays africains sont dépourvus de réelle politique de lutte contre les décharges. La gestion de déchets y est quasi inexistante.

Développement durable (ou Décroissance), Ecologie, Environnement ou Réchauffement climatique ne semblent pas des combats prioritaires pour l’Afrique. Ils paraissent plutôt comme une fuite en avant : on n’est pas capable de résoudre les problèmes du présent, alors on se passionne pour l’avenir. Claude Allègre, scientifique éminent et ancien ministre français de l’Education nationale, estime que deux degrés de plus ne feront pas disparaître la planète. Et il n’a pas tort. Le présent est seul l’urgence. L’Afrique n’est pas un grand pollueur, mais les Africains, eux, vivent dans la grande pollution des Mbeubeuss. Changer la vie ici et maintenant, une chanson écrite par Herbert Pagani et entonnée pour la première fois en 1977, au Congrès de Nantes du Parti socialiste français, reste d’actualité. Aujourd’hui est urgent; demain est important.