Massamba Thioye : « L’Afrique a la chance de pouvoir se développer de manière propre »

Les opportunités financières qu’offre le marché du carbone intéressent la Banque ouest-africaine de développement (Boad) dont le forum sur le développement durable s’est achevé ce mercredi à Lomé. En quoi peut-il profiter aux pays de l’Union économique ouest-africaine ? Réponses avec Massamba Thioye, administrateur du programme Mécanisme pour un développement durable (MDP) de la Convention cadre des Nations unies sur les changements climatiques, qui a participé à cette rencontre.

Le Mécanisme pour un développement durable (MDP) a été institué par le Protocole de Kyoto dans le cadre duquel les pays développés, à qui on attribue « la responsabilité historique de leur hausse », se sont engagés à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre. Afin de simplifier leur démarche, il leur a été proposé d’acheter des droits de polluer (les fameux crédits carbone) sous d’autres cieux, notamment sous celui des pays en voie de développement ou émergents, si le coût du processus de réduction des émissions de CO2 était trop élevé dans leurs pays. Une philosophie sous-tend cette proposition : une tonne de carbone réduite dans les pays riches ou ailleurs participe dans tous les cas à la protection de l’atmosphère de l’ensemble de la planète. Sur la période 2008-2012, les pays africains ont profité à hauteur de 1 à 2% d’un marché évalué à 144 milliards de dollars en 2009. Les objectifs de réduction des gaz à effet de serre d’ici 2020 et 2050 constituent de nouvelles opportunités pour les Etats africains qui ont raté « le premier train du marché carbone ». Le MDP est géré par le secrétariat de la Convention cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC).

Afrik.com: Quel est l’intérêt pour les pays africains de proposer des projets éligibles au Mécanisme pour le développement propre (MDP) ?

Massamba Thioye :
Le principal intérêt est lié au fait que le MDP aide à améliorer la rentabilité des projets. Quand vous avez un projet qui a une rentabilité de 12% et qui contribue à la protection de l’environnement global, il peut revendiquer des crédits de réduction d’émission de gaz à effet de serre. Car s’ils sont vendus, ils constituent une source de revenus additionnels qui peut accroître la rentabilité dudit projet et la porter à 22%. Pour nos pays où nous avons besoin de mettre en œuvre un grand nombre de projets, notamment dans le secteur de l’énergie où tout est à faire, utiliser ces ressources additionnelles peut être bénéfique.

Afrik.com : Comment fonctionne le marché du carbone en termes très succincts ?

Massamba Thioye :
Au Togo, par exemple, quelqu’un peut mettre en œuvre un projet MDP qui réduit les émissions de gaz à effet de serre, le régulateur (le secrétariat de la Convention cadre des Nations unies sur les changements climatiques, ndlr ) lui donne un certificat et il le vend à celui qui a des besoins de réduction d’émission pour pouvoir être en règle avec ses engagements. Un projet approuvé MDP fait l’objet d’un contrôle annuel et s’il a été effectivement mis en œuvre, on peut calculer les quantités d’émission de gaz à effet de serre qui ont été réduites. On donne alors au porteur du projet un certificat. Deux modèles sont alors possibles. Soit le projet a été préfinancé par quelqu’un qui a besoin du certificat, il peut donc le récupérer. Soit le certificat peut être vendu sur le marché du carbone au plus offrant.

Afrik.com: Selon vous, c’est aussi l’opportunité pour les pays africains de conquérir leur indépendance énergétique car les projets éoliens et solaires sont éligibles au MDP…

Massamba Thioye :
L’Afrique a la chance de pouvoir se développer de manière propre. Ce sera une première dans notre histoire. Partout ailleurs, les gens ont d’abord sali avant de nettoyer. Il y a une opportunité d’aller directement au propre sans passer par la case pollution.

Afrik.com: Le terme « ressources additionnelles » est important dans la mesure où le MDP ne va pas financer entièrement le projet…

Massamba Thioye :
On a toujours besoins des ressources « business as usual » : capitaux propres et emprunts. Mais une fois que le projet est mis en œuvre, les crédits d’émission générés vont apporter des flux financiers additionnels. Il peut y avoir des mécanismes à travers lesquels le potentiel acheteur de crédits carbone préfinance une partie du projet. Il n’y a qu’un nombre limité de projets pour lesquels le MDP peut constituer le financement de base. C’est par exemple les projets de destruction de méthane dans les décharges publiques. De tels projets n’ont pas d’autres revenus que les revenus carbone. L’investisseur qui souhaite acquérir ces crédits peut financer en totalité le projet dès le départ.

Afrik.com: Les pays africains proposent en général des projets méthaniers sur le marché du carbone. Pourquoi sont-ils les plus populaires sur le continent ?

Massamba Thioye :
La plupart des projets sont liés au secteur industriel, à ceux de la gestion des déchets et de l’énergie. Les premiers nécessitent un certain niveau d’industrialisation. Cela ne veut pas dire que nous n’avons pas un potentiel, mais comparé aux pays émergents, notre potentiel est plus limité. Les projets liés à la récupération de méthane dans les décharges publiques sont beaucoup plus aisés à mettre en œuvre.

Afrik.com: Outre la composante industrielle, l’autre handicap des pays africains pour accéder au marché carbone, c’est la complexité des standards…

Massamba Thioye :
Tels qu’ils sont formulés aujourd’hui, ils requièrent un certain niveau d’expertise qui n’existe pas toujours en Afrique. C’est pourquoi le régulateur est en train de fournir un effort important pour simplifier ces standards. La démonstration de l’additionalité est l’un des éléments les plus difficiles pour un projet MDP parce qu’il faut donner la preuve qu’en l’absence du MDP, le projet n’aurait pas eu lieu. Nous avons par conséquent mis en place des procédures simplifiées pour les pays qui ont en moyenne une dizaine de projets. C’est le cas de la plupart des pays africains. Exemple : si un projet a une capacité de petite taille, moins de 5 MWh, l’additionnalité n’est pas à démontrer. Il en est de même pour tous les projets qui visent à améliorer l’efficacité énergétique (une énergie plus propre pour le même service, ndlr) et pour lesquels la quantité d’énergie sauvée est inférieure à 20 GWh. Nous travaillons également sur la réduction des coûts de surveillance. C’est un processus qui nécessite des enquêtes qui peuvent être coûteuses.

Afrik.com: Les acteurs du marché attendent également de vous que les délais de traitement des projets soient moins longs…

Massamba Thioye :
C’est l’un des points faibles du projet. Nous avons été victimes du succès du MDP. A ses débuts, personne ne pouvait s’imaginer que le système fonctionnerait si bien, c’est à dire qu’un aussi grand nombre de projets serait soumis. Le régulateur a pris la mesure du problème. L’objectif visé est de traiter d’ici la fin de l’année tous les projets qui sont en attente. Cependant, il est vital de maintenir la crédibilité du processus. Chaque projet approuvé, c’est de l’argent qu’on donne au porteur du projet. Chaque tonne de CO2 considérée comme réduite dans un pays en développement autorise un pays développé à émettre cette tonne de gaz carbonique. Si on veut que le système soit crédible et qu’il ait un impact effectif sur l’environnement, il faut s’assurer que chaque tonne de CO2 déclarée réduite l’est réellement. Il ne faut donc pas se précipiter et regarder de très près les projets MDP.

Afrik.com: Que pensez-vous de l’initiative de la Banque ouest-africaine de développement (Boad) d’aider ses pays membres à accéder au marché du carbone ?

Massamba Thioye :
Les fonds d’investissement jouent un important rôle d’intermédiation parce qu’ils peuvent préfinancer et il y a une barrière financière réelle pour la mise en œuvre des projets. S’il y a des fonds qui peuvent prendre en charge leurs coûts de développement, au moins la partie carbone, les coûts de validation et de vérification, cela peut aider des projets à émerger.

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