« Mascarades » dans un bled algérien


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Le premier film du cinéaste franco-algérien Lyes Salem est dans les salles françaises. Mascarades est une peinture burlesque et sensible du quotidien d’un petit bled algérien où Mounir, le fanfaron, cherche la reconnaissance de ses pairs. Rencontre avec un cinéaste prometteur : Lyes Salem.

63a531dd-d7c5-4ec9-873a-22d5d5c1d521.ashx.jpgMounir ne supporte plus qu’on se moque de Rym, sa sœur narcoleptique. Alors, il lui invente un riche fiancé, un subterfuge qui satisfait aussi sa soif de reconnaissance. En quelques jours, Mounir devient un homme respecté dans un petit village algérien où il n’inspirait jusque-là que de l’indifférence. Mais ce mariage annoncé ne fait pas que des heureux. Khliffa, le meilleur ami de Mounir, est aussi l’amoureux secret de sa sœur Rym. Avec Mascarades, le réalisateur franco-algérien Lyes Salem délivre une satire drôle et enlevée d’une société algérienne qui navigue entre ses convictions et les inéluctables transformations auxquelles elle ne peut échapper. Le point de vue est original, la réalisation est tonique et le casting est une pure merveille.

Afrik.com : L’idée de ce scénario assez burlesque qu’est Mascarades est née comment ?

Lyes Salem : C’est parti d’une pièce de théâtre, Journées de noces chez les Cro-Magnon de Wadji Mouawad, que j’avais montée quand j’étais au Conservatoire. J’ai conservé le noyau dur de cette pièce : la narcolepsie de la mariée. Je l’ai mis dans un petit village algérien et cela m’a permis de traiter d’autres thèmes qui sont liés à l’Algérie, à ma vie en France et à ma vision de la société en général.

Afrik.com : Mascarades est votre vision de l’Algérie qui se décline au travers de chacun des protagonistes de cette histoire. Vous évoquez les problèmes tout en restant objectif et positif ?

Lyes Salem : Il y a beaucoup d’allégories et de symboles dans mes personnages. Quand on connaît un peu l’histoire de l’Algérie, on se rend compte que le peuple s’est souvent fait avoir. Mon film est une déclaration d’amour à tous ces gens. Il ne s’agissait pas de laisser les problèmes de côté. Il y a par exemple une hypocrisie dans le rapport au sexe en Algérie. Mounir ne veut pas en entendre parler quand il s’agit de sa sœur Rym, mais sa femme a vite fait de lui rappeler qu’il n’a pas de leçons à donner en la matière. En Algérie, c’est devenu tabou alors qu’il est normal de faire l’amour avec quelqu’un qu’on aime.

Afrik.com : Pourquoi Mounir est habité par ce besoin de reconnaissance ?

Lyes Salem : En France, nous sommes dans une société individualiste à outrance. En Algérie, c’est l’inverse : on vit dans une société communautaire à l’excès. L’individu n’existe plus et c’est la masse qui prime. Il y a un juste milieu à trouver entre ces deux extrémités. Mounir veut aussi exister en tant qu’individu. Si le peuple est toujours mis en avant en Algérie, il n’en demeure pas moins que ce sont quelques individus qui le dirigent.

Afrik.com : Avec Rym et Habiba, la sœur et la femme de Mounir, vous dépeignez aussi des femmes algériennes qui se laissent faire seulement en apparence ?

Lyes Salem : Les femmes dans le film jouent le jeu social. En public, elles sont derrière Mounir et elles se taisent. C’est ce que demande la société algérienne, mais à la maison les choses se rééquilibrent parce que ce ne sont justement pas des femmes qui se laissent faire. Les femmes algériennes, dans les années 90 quand l’Algérie a manqué de sombrer dans l’islamisme, ont eu le courage de braver les interdits, de sortir dans la rue, de s’engager politiquement. J’ai gardé l’espoir durant ces années de terrorisme grâce à ces femmes et j’avais envie de leur rendre hommage.

Afrik.com : Exprimer votre métissage, que vous assumez pleinement, passe-t-il, entre autres, par le fait de tourner en Algérie ?

Lyes Salem : Dans ce film, oui. C’est une histoire algéro-algérienne produite par une Française. Il y a une mixité, une schizophrénie, si l’on veut. Tout mon travail pendant un certain temps sera d’arriver à me détacher de ça. Mais aujourd’hui, il me paraît compliqué d’imaginer des histoires sans interroger cette double identité. Du côté algérien, comme du côté français, il y a beaucoup de non-dits mais les choses sont fortement ressenties. Je ne suis pas le seul à être le réceptacle de tout cela.

Afrik.com : Votre casting est aussi 100% algérien ?

Lyes Salem : Outre le fait que l’histoire, la langue, cet arabe moderne que que tout le monde parle en Algérie, l’exigent, j’avais envie de montrer aux pouvoirs publics algériens qu’il y a des talents qui n’attendent que de s’exprimer. Ces derniers ne libèrent pas les énergies en Algérie, ils ne donnent pas les moyens aux jeunes d’entreprendre des choses. Si moi je peux le faire, c’est a priori à la portée d’un Etat de profiter de ces talents qui ne demandent qu’à éclore.

Afrik.com : Vous incarnez Mounir, comment êtes-vous venu à la réalisation ? C’est facile d’être à la fois comédien et réalisateur ?

Lyes Salem : Depuis que j’ai 7-8 ans, je me suis programmé pour devenir acteur. Quand je suis arrivé en France, j’ai choisi un lycée où je pouvais faire du théâtre. J’ai eu mon Bac en passant par une filière théâtrale, autrement je ne l’aurais pas eu (rires). Je suis allé à l’université pour faire plaisir à mes parents tout en faisant mes cours de théâtre en parallèle. Ensuite, je suis rentré au Conservatoire. La camera est arrivée dans mes mains sans que je ne m’en rende vraiment compte. Canal Plus nous parrainait et elle m’en avait prêté une. La chaîne m’a ensuite proposé de monter les images que j’avais prises. J’ai donc suivi une petite formation. Donner un sens à toutes ces images a été une véritable révélation pour moi. C’est une expérience que j’ai eu envie de renouveler. J’ai fait un premier court, puis un deuxième. J’ai ensuite rencontré Isabelle Madelaine qui a cru en moi en tant que réalisateur. Néanmoins, j’ai une formation d’acteur, l’envie d’un film part toujours de celle du comédien, même si je ne suis pas appelé à jouer dans tous mes films.

Afrik.com : Considérez-vous comme l’un des nouveaux visages du cinéma algérien ?

Lyes Salem : Ce n’est pas à moi de me considérer comme tel. Mais ce qui est certain, c’est que je voulais présenter mon Algérie au travers de ce premier film. Des jeunes réalisateurs comme moi, il y en a beaucoup en France, mais très peu en Algérie. La culture, le cinéma en particulier, est le seul moyen de refléter notre identité réelle, celle qui a été usurpée tout au long de l’Histoire de l’Algérie. Le rôle que je me donne en tant que réalisateur est de questionner cette identité algérienne. Je l’ai fait à travers mon second court métrage, Cousines, je le fais aujourd’hui avec mon premier film. Cependant, il est clair qu’un film comme celui-ci, produit à 80% par la France et algéro-algérien dans sa forme, sera certainement le dernier que je ferai. Ce n’est pas à la France de financer le cinéma algérien. Si on pense que ce cinéma doit exister, il faut lui en donner les moyens.

Afrik.com : Vous avez eu un Cesar en 2005 pour Cousines, et votre premier long métrage compte parmi les 67 films qui pourraient aller aux Oscars dans la catégorie meilleur film étranger. Qu’éprouvriez-vous si vous alliez à Hollywood et que vous remportiez un Oscar ?

Lyes Salem : Si on va aux Oscars, je pourrai peut-être rencontrer Rachel Weisz (rires). Ce serait une reconnaissance énorme pour le cinéma algérien, les acteurs…On remonterait à Algérie-Allemagne à la coupe du Monde en 1982. C’est surtout le plaisir de ressentir que tout un peuple est derrière vous. Si on l’a, je demanderai à tout le monde de me vouvoyer (rires).

Mascarades

Mascarades de Lyes Salem,

Avec Lyes Salem, Sara Reguieg, Mohamed Bouchaïb

Durée : 1h32mn

Sortie française : 10 décembre

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