Marseille confronté au problème des mineurs

Des milliers de jeunes clandestins errent en France dans des conditions déplorables. Au grand bonheur des réseaux de délinquance organisée. Plate-forme de choix : Marseille, ses 25 kilomètres de quais vides. Et sa pègre.

Des centaines, sûrement. Des milliers probablement. C’est la seule estimation que nous pouvons établir sur le nombre des mineurs clandestins qui vivent en France, livrés à eux-mêmes ou à des réseaux de criminalité organisée. On se souvient du drame de deux mineurs guinéens retrouvés morts gelés, en 1999, dans les trains d’atterrissage d’un avion de la Sabena. Plus récemment, les cas de Jeanny, Congolaise de 12 ans, retenue quatre jours seule dans la zone d’attente de l’aéroport de Marignane, et de Biruthan, un Sri Lankais de quatre ans, bloqué avec sa mère au centre de rétention d’Arenc – Marseille – ont défrayé la chronique. Sans plus de réactions, tant d’une opinion publique qui ne manifeste pas massivement son émotion que des pouvoirs publics qui, dans le cas de Biruthan, l’ont maintenu en détention sur ordre du ministère de l’Intérieur et contre l’avis d’un juge.

A Marseille, l’une des plates-formes des bébés clandestins, des responsables associatifs, politiques et syndicalistes ont créé en juillet dernier un éphémère Collectif de vigilance afin d’alerter les autorités sur un phénomène mal connu qui  » prend les formes les plus sordides « , estime Denis Rossi, élu socialiste au Conseil général.  » Nous ne pouvons plus fermer les yeux sur la situation de ces gosses errant dans Marseille à la merci de prédateurs qui les considèrent comme un chaland interchangeable « .

Criminalité organisée

Les destins de ces jeunes clandestins, issus du Maghreb pour la plupart, sont pourtant variables.  » Il y a des gamins dont les familles se sont cotisées pour leur payer le billet, d’autres qui se cachent dans les containers, d’autres encore, on le suppose, paient leur  » dette  » ici, après être passés par des réseaux de passeurs. C’est plutôt le cas pour les Algériens ou la situation portuaire de Marseille a favorisé traditionnellement des réseaux illégaux. », explique Ian Kinda de l’association  » Jeunes Errants « . Une structure d’accueil marseillaise dépendant de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), co-financée par la préfecture et le Conseil général des Bouches du Rhône.

 » Lorsque les associations des quartiers Nord ont mis en place des repas de rue, on les a vus petit à petit venir chaque jour plus nombreux prendre leurs plats, raconte Sylvie Poletti, syndicaliste et membre du collectif. Ils se passaient le mot « . Après les  » minots « , les  » protecteurs  » :  » Un gars de 30 ans, lunettes de soleil et costume Hugo Boss est venu se restaurer. Il n’ a rien dit. Mais le message était clair : les minots, ils sont à moi « .

Pour Denis Rossi, l’intime conviction est faite :  » Comment peut-on expliquer un tel nombre de jeunes Marocains à Marseille alors que la ligne directe, par bateau, c’est Sète (petit port du Sud de la France -Ndlr) ? Je ne peux pas le prouver, mais je ne conçois pas comment l’expliquer autrement que par des complicités sérieuses ».

 » Combient transitent ? Combien reviennent ? « 

 » Il est clair que ces jeunes n’arrivent pas tous de leur propre chef, reconnaît Rachid Bouabane-Schmitt, secrétaire général de la préfecture. La présence de ces enfants répond à des intérêts bien compris. Il existe des chaînes de complicités et des bienveillances au départ. Tout ce que je peux vous dire c’est qu’on y travaille ». Et à l’arrivée ?  » Nous avons de bons services de police et de douanes. Je n’ai jamais eu connaissance d’informations permettant d’affirmer le contraire « .

Pour survivre ou pour  » payer la dette « , ces jeunes volent, se livrent à des petits trafics ou à la prostitution. Les alentours de la Gare St Charles constituent une zone de chasse pour les amateurs d’adolescents  » indépendants  » ou  » protégés « . Mais ce qui les caractérise avant tout, c’est l’errance. De Marseille, ils rejoindront Montpellier ou Nice, puis l’Espagne ou l’Italie ou d’autres connaissances les attendent : la famille, des compagnons d’infortune avec lesquelles ils forment des fratries de misère, ou encore, d’autres « amis » peu recommandables.

La peur de l’appel d’air

Difficile dans ces conditions de fournir des chiffres précis. Et encore moins vérifiables. Seule l’association  » Les jeunes errants « , établit un solde détaillé.  » Nous en avons répertorié environ 250 sur Marseille, mais il s’agit sans doute de la face émergée de l’iceberg. Marseille n’est pas une destination privilégiée. C’est un point de passage. Combien transitent par ici, combien s’y sont égarés ? Combien reviennent ? Impossible de le dire », estime Ian Kinda. Pour bénéficier des services de l’association, l’intéressé doit passer par le juge. C’est dire si les candidats au secours ne se bousculent pas.

La capacité d’accueil des  » Jeunes errants  » est limitée à une trentaine de places. Et encore : dans des conditions qui n’ont pas été sans créer des tensions entre les dirigeants de l’association et ses partenaires du comité de vigilance  » Il y a en tout et pour tout six éducateurs, pas tous bien formés, juge Monique Dieudonné de l’antenne locale de Ligue des droits de l’Homme (LDH). Leurs moyens sont insuffisants. Ils n’ont plus de locaux pour les héberger, seulement des tickets pour les sandwichs et des chambres d’hôtel. Un gamin de 15 ans seul dans une chambre sordide, c’est ça la solution proposée par les pouvoirs publics ? L’Amicale des Marocains en France a proposé ses locaux. Mais ils ne sont pas aux normes. Nous avons demandé une dérogation à la préfecture. Elle l’a refusée. Son seul souci : ne pas créer un appel d’air qui aggraverait le phénomène.  » A la préfecture ce souci n’est pas démenti : « Le but de l’opération n’est pas d’accueillir tous les jeunes, mais de mettre en place des politiques de retour en contactant les familles sur place. Mais l’on ne peut pas travailler sur un trop grand nombre de jeunes « . Ajoutant :  » Si on en accueille 300, on en aura demain 900 « .

Constat de Denis Rossi :  » On vide l’océan avec une petite cuillère « .