Maroc : un député décrypte l’actualité entre célébration de Mohamed VI et crise au Nord-Mali


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Mehdi Bensaïd est l’un des quatre jeunes députés, récemment élus, du Groupe parlementaire « Authenticité et modernité ». Il est membre de la Commission des affaires étrangères, de la défense nationale, des affaires islamiques et des MRE. Rencontre avec ce nouveau visage de la politique marocaine. Il décrypte pour Afrik.com l’actualité politique africaine, du chômage chez les jeunes Marocains à la crise au Nord-Mali.

Afrik.com : Pour commencer, pouvez-vous nous raconter votre accession à la députation ?

Mehdi Bensaïd :
Le Maroc, c’est particulier. Il y a eu beaucoup de mouvement. Les jeunes ont manifesté pour s’impliquer dans la politique. Des partis politiques dont le mien ont milité pour qu’il y ait une représentation des jeunes au Parlement. Il y a de cela un an et demi, en août 2010, on a créé une initiative qu’on a appelée « chabab » (jeunesse) 2012, pour assurer une forme de quota de jeunes dans le monde politique, dans les villes, communes et autres collectivités. Grâce au Printemps arabe qui a accéléré les choses, le gouvernement a ouvert le débat pour inclure les jeunes dans la politique. On a trouvé une solution un peu comme celle qui avait été faite en 2002 pour les femmes, c’est-à-dire introduire une liste nationale pour les jeunes sous forme de scrutin direct. Cette liste nationale regroupe les jeunes et les femmes. Chaque parti présente trente jeunes, le premier parti qui compte 45 députés élus, réussira à faire monter 8 députés jeunes sur 30 candidats. Notre parti a réussi à faire monter 4 jeunes sur 30, y compris moi.

Afrik.com : Comment expliquer la victoire des islamistes aux élections parlementaires ?

Mehdi Bensaïd :
La victoire des islamistes est une victoire démocratique, donc je n’ai rien à dire. Je ne pense pas que les Marocains se sont réveillés un jour et sont devenus islamistes. J’ai même des amis qui ont voté pour eux. C’est juste une volonté de changement qui s’est soulevée dans le pays après la révolution arabe. Mais, il y a une certaine forme d’amateurisme, le premier cahier des charges proposé par le ministre de la communication en a été la preuve. On nous a dit que si on augmentait les prix du gasoil c’était pour renflouer les caisses de l’Etat. Or le gouvernent voulait emprunter plus de 4 milliards au Fonds monétaire international. Il y a des volontés qui ont été émises, mais ce n’est pas des volontés qui comptent. Il faut une vision et une stratégie. Ils pensaient qu’ils allaient gouverner avec leur bonne foi, mais la bonne foi ne suffit pas en politique.

Afrik.com : Quelle est votre ligne politique et celle de votre parti ?

Mehdi Bensaïd :
Mon groupe parlementaire « Authenticité et modernité » est un parti de centre gauche, de la social-démocratie. On milite pour qu’il y ait plus de mixité sociale. Notre programme est celui de favoriser les personnes les plus pauvres, de démocratiser l’éducation. C’est un problème aujourd’hui au Maroc. D’ailleurs, il y a eu une manifestation des bacheliers ce lundi 6 août au Maroc car le gouvernement veut privatiser l’université. Notre parti, qui revendique une éducation pour tous, est contre l’idée d’une éducation réservée à une élite. Pour cela, il faudrait mettre en place une stratégie nationale, pour résoudre ce problème qui date depuis plus de trente ans. On plaide par ailleurs pour une justice sociale. Le Premier ministre voulait augmenter le prix du gasoil, cela complique bien sûr la vie des Marocains. On essaye d’alerter le peuple sur ce qui ne devrait pas être fait. Mon groupe parlementaire souhaite être une alternative au gouvernement au pouvoir.

« Il y a une urgence, tout le gouvernement doit s’occuper de ce problème. Quand Renault est venu investir au Maroc, le constructeur automobile français a rencontré des problèmes pour trouver de jeunes Marocains qualifiés.»

Afrik.com : Qu’est-ce que vous proposez pour endiguer le chômage de masse qui frappe les jeunes Marocains ?

Mehdi Bensaïd :
Premièrement, le chômage des jeunes est un problème mondial. L’Espagne, la France ou encore la Grèce connaissent le même problème. Il y a une urgence, tout le gouvernement doit s’occuper de ce problème. Lors des séances de questions orales au Parlement, j’ai posé la question : quelle est la stratégie du gouvernement pour lutter contre le chômage des jeunes ? Ma question est restée lettre morte. Pourquoi le gouvernement ne met-il pas en place une action en collaboration avec les universités pour professionnaliser la formation des jeunes ? Quand Renault est venu investir au Maroc, le constructeur automobile français a rencontré des problèmes pour trouver de jeunes Marocains qualifiés. Ça nous sert à quoi d’avoir des diplômés en philosophie ? On n’en a pas besoin de ces diplômés, malheureusement le gouvernement botte en touche ! Il affirme que c’est un problème mondial. Ce gouvernement n’a pas de vision ni de stratégie, il va droit dans le mur.

« C’est une politique des grands chantiers, une sensibilité particulière pour les droits humains […]. A partir du moment où il y aura une vision claire du gouvernement, il y aura une continuité de tout ce qui a été entrepris par sa Majesté.»

Afrik.com : Le Roi Mohamed VI vient de célébrer ses treize ans de règne. Quel bilan dressez-vous de son action ?

Mehdi Bensaïd :
C’est une politique de grands chantiers, une sensibilité particulière pour les droits humains. Mais également, la volonté permanente de rompre avec le passé, de désenclaver les régions mal desservis, le Nord du Maroc par exemple. Tout cela c’est bien. Il faut que le gouvernement travaille dans le même sens, il ne faudrait pas qu’il le freine. A partir du moment où il y aura une vision claire du gouvernement, il y aura une continuité de tout ce qui a été entrepris par sa Majesté.

« La Cedeao aussi devrait réagir. On est en train de retarder l’intervention militaire au Nord-Mali. Pendant ce temps, les islamistes sévissent à Tombouctou et à Gao. »

Afrik.com : Comme vous le savez, le Nord-Mali est en crise, selon vous, que faudrait-il faire pour trouver une issue à cette situation ?

Mehdi Bensaïd :
Il faut d’abord commencer par se demander comment on en est arrivé là. Pendant des années Amadou Toumani Touré a alerté sur ce qui se passait au Nord-Mali. La communauté internationale a attaqué la Libye, on est en train de subir la non gestion de l’après Kadhafi. Ce n’est pas un problème malien, il y a eu un manque d’anticipation, pourquoi les pays voisins, l’Algérie, la Mauritanie ou encore le Niger n’ont-ils pas réagi ? La Cedeao aussi devrait réagir. On est en train de retarder l’intervention militaire au Nord-Mali. Pendant ce temps, les islamistes sévissent à Tombouctou et à Gao. Si demain il y a une crise sur l’ensemble du territoire du Mali, les réfugiés ne vont pas aller au Niger, mais au Maroc.

Le Maroc n’est pas un voisin direct du Mali, mais indirect. Il faut que le gouvernement marocain discute avec son homologue malien pour intervenir militairement. Quand il y a des armes pareilles qui circulent dans cette région là, il ne faut pas s’étonner que la région s’embrase. Il y a peut être des pays voisins du Mali qui ne veulent pas s’engager car cette situation les arrange. Pourquoi l’Algérie s’oppose-t-elle à une intervention militaire ? Cette volonté de vouloir tout régler tout seul finit par poser problème au Mali. Bientôt, la crise va s’étendre au Niger, en Mauritanie, car ça m’étonnerait que ces islamistes s’arrêtent au Nord-Mali. L’ONU et le HCR sont aussi concernés, ils doivent s’occuper des réfugiés et reconstruire les monuments détruits au Mali. Personnellement, je pense que le gouvernement en place devrait s’en occuper.

Afrik.com : En matière de politique étrangère, pouvez-vous nous donner votre avis sur le renvoi de l’ambassadeur syrien du Maroc ?

Mehdi Bensaïd :
Ce renvoi est une suite logique. Le Maroc a été le premier à alerter de la situation en Syrie. La première résolution votée à l’ONU a été proposée par le Maroc. Il y a eu une visite en Turquie de la jeunesse marocaine pour rencontrer les réfugiés syriens à la frontière avec la Syrie. Cette cause est suivie par les Marocains car on ne peut pas laisser certains dictateurs massacrer leur population sans réagir, surtout après ce qui s’est passé aux Maghreb et Moyen-Orient.

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