Maroc : Le syndicalisme est mort

Le Maroc connaît, à l’instar d’autres pays dans le monde, un désenchantement de ses syndicats traditionnels. De nos jours, le débat sur les questions touchant au social et à l’emploi est plus porté par les ONG et les réseaux de mobilisation spontanée. Pour certains, un renouveau s’impose. Mais quelles sont alors les perspectives d’avenir du mouvement protestataire marocain?

Dans une période de chômage élevé et d’expansion de l’emploi précaire, peut-on toujours compter sur les syndicats marocains? Mouvement féministe contre le harcèlement ou pour l’égalité salariale, action des diplômés chômeurs, revendications amazighistes, ou lutte contre le travail des enfants… Autant de causes qui ont préféré se passer des services des syndicats traditionnels. Percée des associations, multiplication des réseaux, développement jusque dans les milieux ruraux des mobilisations spontanées et collectives contre la hausse des prix ou pour l’amélioration des niveaux de vie… Autant de formes d’actions collectives inédites qui renseignent sur les nouvelles données et contradictions sociales ainsi que les esquisses de résistance ou, dans certains cas, des changements profonds qui animent le Maroc. Ils sont révélateurs des mutations profondes dans lesquelles se trouve engagée la société marocaine. Voici le présent et sûrement l’avenir de la protestation au Maroc. Des actions collectives s’imposent comme un indicateur vital du niveau de liberté et de démocratie au sein du Royaume. Acteurs de la transition en 1998, ils ont façonné les transformations politiques ces dernières années.

Des syndicats traditionnels dépassés

Deux faits saillants ont ainsi caractérisé les mouvements sociaux au long de cette période: un mouvement syndical actif mais de plus en plus affaibli ainsi que l’émergence de nouvelles formes d’action collective. En effet, que ce soit les manifestations de colère pour comprendre la facturation de l’eau et de l’électricité, les mouvements «transnationaux» comme Attac, Transparency ou le Forum social, ou encore la mobilisation des victimes d’An-Najat… ces actions collectives inédites ont contribué à transformer à la fois les représentations traditionnelles de l’espace public politique et les conceptions classiques de l’action politique au Maroc.

Cette construction récente d’un nouveau cadre de contestation ne s’est pourtant pas accompagnée d’un regain de force pour les syndicats. Tout au contraire, les conflits sociaux traditionnels, loin de s’estomper et de céder la place aux nouveaux mouvements sociaux, ont connu une recrudescence ces dernières années. Ces conflits liés aux conditions de travail concernent généralement le licenciement du personnel, le retard de paiement des salaires et le non respect de la législation du travail.
Comble de l’ironie, en parallèle à cette recrudescence, le Maroc a également assisté à un processus d’affaiblissement et d’éclatement de ses identités syndicales traditionnelles. La recomposition de la classe ouvrière y a beaucoup contribué. A savoir l’encerclement du prolétariat industriel par de larges masses marginalisées exerçant dans l’informel, ainsi que par la montée du chômage qui touche de plus en plus de diplômés.

Les pâtrons profitent de l’affaiblissement des syndicats

De telles postures sociales n’incitent pas beaucoup à s’engager dans des luttes offensives pour arracher de nouveaux droits et de nouveaux acquis. Surtout que les nouvelles générations d’ouvriers semblent en position de défiance, comparées à leurs aînés quant à leur rapport au monde politique et syndical. Et ce, au grand bonheur de certains patrons qui jouissent au Maroc d’une marge de manœuvre que l’on peut qualifier sans euphémisme de « criminelle »… Idem avec l’entrée des femmes sur le marché du travail. Ces dernières constituent un nouveau bourbier de précarisation. Avec des salaires nettement inférieurs, elles sont victimes d’une forte ségrégation professionnelle et préfèrent assumer plutôt que de contester de peur de perdre leur poste. Dans cette recomposition, quel est l’avenir du syndicalisme marocain?

Davantage que par un discrédit total du politique, la conjoncture actuelle semble plutôt marquée par un désenchantement à l’égard des structures politiques rigides et archaïques, au profit de formes d’engagement plus souples comme les associations, les forums et les réseaux. Ces nouveaux acteurs de la mobilisation collective se méfient des organisations politiques historiques ou issues de l’ingénierie administrative. En s’engageant sur des terrains multiples (problème du chômage des diplômés, statut de la femme, amazighité, mondialisation), ils tentent de reconstruire des espaces d’autonomie et de résistance à l’emprise des divers pouvoirs: patriarcal, «makhzénien» ou économique.

Les réseaux internationaux

En outre, ces nouveaux relais de la revendication sociale moderne sont plus ancrés dans les réseaux internationaux que leurs aînés. Prenons l’exemple d’un héritier présumé de l’UMT, Fouad Benseddik, neveu de Mahjoub Benseddik, à la tête du syndicat depuis 1958 (et qui avait créé la centrale 10 ans auparavant). Fouad Benseddik, qui devait «naturellement» prendre la relève, a baigné toute sa vie dans la culture syndicale de son pays, sous l’égide de son oncle. Il a traversé les années de déconstruction du syndicalisme marocain. Et après s’être investi dans un travail de fond au Maroc, le successeur de la grande et traditionnelle enseigne syndicale a finalement opté pour la création d’un cabinet d’audit social à l’international.

Plus singulier encore, son associé n’est autre que Nicole Notta, l’ancienne secrétaire générale de la CFDT: l’audit social est donc plus efficace que le syndicalisme pour veiller au bien-être des travailleurs. Désenchantement national ou pas, le mouvement passe à un syndicalisme qui épouse les nouvelles tendances contemporaines (à savoir le libéralisme et l’international). Dans tous les cas, forts de leur crédibilité passée dans le milieu syndical, ces deux-là n’ont pas hésité à investir les nouveaux espaces de la négociation sociale.

Le poids de l’Histoire

L’histoire syndicale marocaine est étroitement liée à son histoire coloniale ainsi qu’aux flottements plus ou moins autoritaires des gouvernements au pouvoir. Cependant, elle aura toujours été caractérisée par un féodalisme bien ancré dans la gestion des centrales, ainsi qu’un clientélisme néfaste à la crédibilité de ces syndicats auprès du grand public.

L’indépendance aura permis à l’UMT de s’imposer jusqu’au milieu des années 1990 comme le seul partenaire syndical «autorisé» à animer le jeu politique. La CDT sortira de sa «clandestinité» pour ouvrir la voie à la diversification syndicale au Maroc. Forcé de lâcher son monopole, l’UMT n’en perd pas, pour le moins, l’art de préserver son influence. Tout au contraire, l’ère Basri va déguiser le champ syndical en un vaste bazar, où le dialogue avec une multitude de partenaires lui aura permis de mieux contrôler l’ensemble du champ. On a même parlé de «compromis historique». Ce n’est qu’au début des années 2000 que prendra fin ce jeu de la négociation directe instaurée par l’ancien ministre de l’intérieur. Depuis, la diversité règne, mais la transparence fait toujours défaut, au grand dam des syndicalistes de foi (voir interview d’Abdelaziz Mountassir).

« Quels sont les points communs entre toutes les grandes personnalités du monde syndical marocain? Tout d’abord une expérience de croisade politico-syndicale, qui repose sur de longues décennies de contrôle et d’affairisme. Puis un syndicalisme historique oscillant entre l’appel à l’insurrection populaire et le bradage des revendications des salariés. Enfin, tous se sont servis de leur syndicat comme rampe de lancement pour conquérir le champ politique dans l’opacité la plus totale. Mais aujourd’hui, quel bilan pour ces millions d’adhérents engagés qui ont fait l’histoire du syndicalisme marocain? »

Par Najlae NAAOUMI, pour L’Economiste