Maroc « Le Roi a fait des efforts, c’est la classe politique qui n’a pas suivi »

Les Marocains doivent élire leurs députés le 25 novembre. Des élections organisées dans le cadre des reformes initiés par le royaume chérifien pour contenir toute contagion des révoltes populaires exprimées par leurs voisins lors du Printemps arabe. Alors que certains partis ou mouvements comme celui du 20 février appellent au boycott du scrutin, Hicham Rahil, membre du bureau national du mouvement populaire invite ses concitoyens à exprimer leur devoir civique afin d’insuffler un réel changement au Maroc.

Conseiller du ministre Mohand Laenser, c’est en tant que membre de la Coalition des Jeunes marocains qu’il répond à nos questions. Interview sans langue de bois ni fausse promesse avec un homme qui tranche avec ses homologues de la classe politique marocaine à qui il reproche leur immobilisme.

Afrik.com : Présentez-nous votre association, La coalition des Jeunes Marocains. Quelles sont ses caractéristiques, ses objectifs?

Hicham Rahil :
C’est une association apolitique qui rassemble des jeunes marocains de différents partis et met l’accent sur le réveil politique des jeunes, en les incitant à aller voter ou à rejoindre des formations politiques. On ne fait pas de politique, on n’émet pas d’avis politique, mais on incite les jeunes à aller voter. Nous comptons près d’un millier de militants et plus de 6000 sympathisants via les réseaux sociaux.

Afrik.com : Quelle est l’ambiance à la veille du scrutin du 25 novembre ? Des partis et mouvements comme celui du 20 février appellent au boycott considérant que le pouvoir n’a pas répondu à la demande de plus de démocratie au Maroc. Que leur répondez-vous ?

Hicham Rahil :
Je suis un grand sympathisant du mouvement des jeunes du 20 février, je suis d’ailleurs le seul membre du gouvernement avec lequel ils acceptent de s’asseoir. Mais il ne faut pas appeler à boycotter. Cela voudrait dire qu’on est faible. Que l’on va à l’encontre de toute avancée au Maroc. On peut se mettre autour d’une table et discuter, se bagarrer même, mais ne pas boycotter. On peut exprimer son désaccord en votant blanc mais il faut accomplir son devoir civique. Appeler à boycotter c’est inciter le peuple à quoi ? A détruire la nation. Ceux qui appellent à boycotter les élections sont antipatriotiques. Dans toutes les démocraties, de droite comme de gauche, on n’entend plus ces appels aux boycotts. On accepte l’échec ou on se bat, par les urnes. Les jeunes du mouvement du 20 février, je les appelle, plutôt que de rester dans la rue à faire la Révolution au sein des partis politiques.

Afrik.com : Au Maroc, ces élections sont la suite d’une série de réformes initiées par le roi Mohamed VI, avec une nouvelle constitution, de nouvelles institutions. Des réformes jugées insuffisantes par certains ?

Hicham Rahil :
Il faut comprendre quelque chose qui est propre au Maroc : tout le monde aime le roi. Même si on va lui reprocher beaucoup de choses. C’est quelque chose de sacré qui coule dans le sang de tous les Marocains. Le problème que l’on rencontre aujourd’hui est le suivant : le roi a réalisé beaucoup d’efforts. C’est le seul chef d’état qui a répondu à la demande populaire en moins de quinze jours. En moins de neuf mois, il a mis en place une nouvelle constitution. Faite par qui ? Pas par le roi mais par le peuple. Le roi a respecté la volonté du peuple. Il lui a offert une commission composée de nombreux intellectuels et leur a demandé de consulter tout le monde, les associations, les partis, les jeunes, tous les représentants du peuple. Chacun a donné des avis. Ils ont fait ce travail pendant trois mois pour élaborer une constitution marocaine et non une constitution faite par la France. Une constitution adoptée a la suite d’une élection massive avec un taux de participation de 73% et 98% de oui. Le roi a alors agi selon cette nouvelle constitution. Il a délégué une partie de ses pouvoirs. Nous avons aujourd’hui une monarchie parlementaire à 100%. Mieux qu’en Angleterre ! Le roi a gardé le conseil de sécurité, ce qui est normal, on ne peut pas décider de déclarer la guerre à un Etat sans l’aval du roi. Pour la première fois, le Premier ministre qui sera désigné par le roi pour nommer le nouveau gouvernement sera issu du parti vainqueur du scrutin, Auparavant ils étaient tous nommés par le roi. Le problème réside dans les partis politiques actuels. Le roi a fait son travail mais alors que les Marocains attendaient un véritable changement au sein de la classe politique, les partis politiques n’ont pas bougé. On a toujours les mêmes têtes, les mêmes noms.

Afrik.com : Pourquoi si le roi leur a ouvert la voie n’ont-ils pas saisi cette opportunité pour faire réellement évoluer les choses au Maroc?

Hicham Rahil :
Par manque de patriotisme ! Ils ont cherché à conserver leurs privilèges et refusent de déléguer le pouvoir. Le roi a fait des efforts mais les partis n’ont pas suivi. Le roi a été très clair : je veux une nouvelle élite politique. Le roi en trois mois a pu présenter une nouvelle constitution, initier des reformes, organiser des élections, eux n’ont pas eu le temps de se renouveler ?

Afrik.com : La classe politique se renouvellera-t-elle à l’issue de ces élections?

Hicham Rahil :
Non puisque ce sont les mêmes qui se présentent. Dans son discours du 20 août le roi a invité les partis politiques à faire place aux jeunes et aux femmes. Sur les listes on voit quelques nouvelles têtes, quelques jeunes beaux, on va les appeler au gouvernement, mais ils ne seront pas libres d’agir. Le problème ne vient ni du roi, ni du peuple, mais de la classe politique qui ne veut pas du changement. Ils auraient dû se réveiller pour les élections, renouveler leur état major. Le citoyen marocain ne veut pas voir les mêmes qui ont salué Hassan II, saluer Mohamed VI. Ces hommes de plus de 75 ans ne sont plus en phase avec la société marocaine actuelle. Ces partis font à la fois du tort au roi et au peuple. Cette élection du 25 novembre, si elle ne fonctionne pas, ils en seront entièrement responsables. Pendant cinq ans ils n’ont rien fait, et là ils vont faire quelque chose ? Des parlementaires qui ne vont jamais au parlement. Si l’on veut parler de réforme, on doit commencer par revoir le salaire des députés. Il n’est pas normal qu’il soit équivalent au salaire des députés français alors que le smic au Maroc est de 1400 dirham, 140 euros, par mois. Alors que nos concitoyens vivent une crise économique insupportable, que le taux de chômage est très important. Des femmes seules. Des orphelins. Il faut diviser leurs salaires par deux. Le clientélisme est un virus qui mine le Maroc. 100 % de clientélisme, c’est autant de place volée aux jeunes !

Afrik.com : On s’attend à l’issue de cette élection à une percée des islamistes, du Parti justice et démocratie notamment. Le craignez-vous ?

Hicham Rahil :
On a une coalition de huit partis contre le PJD. Pourquoi ? C’est un parti qui aime son roi, comme les autres. On leur donne du pouvoir en les excluant. Je l’ai toujours dit, jusqu’à me fâcher avec des membres de mon parti, c’est un parti respectable. On peut prendre des leçons sur eux. Qu’ils participent au gouvernement, les citoyens jugeront. Qu’on les mette à l’épreuve, qu’ils gouvernent, parce qu’ils ont toujours été dans l’opposition.

Afrik.com : Les Marocains de l’étranger, de France, notamment, pourront-ils voter ?

Hicham Rahil :
Les MRE sont les enfants gâtés du roi. Le 5 novembre 2006, dans un discours le roi a été très clair : il a demandé une représentation des MRE pour les élections législatives de 2007. Le ministre des MRE a prétexté qu’il n’avait pas les moyens logistiques de le faire. Les Algériens, les Tunisiens, l’ont fait, mais nous on ne peut pas le faire ? Alors que la deuxième force économique du Maroc c’est précisément les MRE. Même pour cette élection du 25 novembre ils ne peuvent toujours pas voter sauf s’ils ont donné une procuration à un membre de leur famille au Maroc. Ils ne sont pas représentés alors que leur représentation est introduite dans la constitution mais la manière de les amener à participer aux élections n’a pas encore été déterminée. Les MRE subissent une injustice par le gouvernement alors qu’ils sont gâtés par le roi.