Maroc : le cinéma dans la toile de la télévision

Face aux difficultés de diffusion des longs-métrages dans les salles de cinéma, les sociétés de production se ruent vers la télévision marocaine. Depuis 2005, la Haute sécurité de la communication audiovisuelle (HACA) a imposé que 30% des programmes, dont des téléfilms, soient confiés à des structures externes. Un avantage pour les producteurs qui peinent à faire des bénéfices avec le cinéma, et les chaînes nationales qui voient leur audience grimper.

Au cœur de la médina de Marrakech, Driss âgé de 40 ans, vit encore avec sa mère qui tente en vain de lui trouver une épouse… Ainsi commence l’histoire du téléfilm intitulé «Ould Mou». Diffusé en janvier par 2M, il fait partie des douze fictions produites par la chaîne de télévision marocaine chaque année. « La production a commencé en 2000 avec trois téléfilms avant de se stabiliser autour de 12 œuvres par an. Ce qui nous permet d’être plus exigeants au niveau de la qualité artistique et de mieux maîtriser le processus de production », explique Abderrahmane Amzelloug, conseiller des programmes à 2M. Au total en 2009, la société nationale de télévision et de radiodiffusion (SNRT) qui compte sept chaînes et 2M, auront produits 29 téléfilms pour le Maroc.

La télévision : un filon en or

Pour éviter le monopole des chaînes nationales (RTM, 2M, Al-Maghribia et Arrabiâa) sur la production, la Haute sécurité de la communication audiovisuelle (HACA) a imposé en 2005 que 30% des programmes soient confiés à des structures externes. Une aubaine pour les sociétés de production confrontées aux problèmes de diffusion propres à l’industrie du cinéma marocain. Depuis plusieurs années, les salles obscures sont désertées. Elles ferment les unes après les autres et ne passent pratiquement plus de réalisations marocaines sur leurs toiles. Difficile, dans ces cas, pour les producteurs de faire recette. Résultat : aujourd’hui, c’est la ruée vers la télévision.

En 2009, le Maroc compte désormais 574 sociétés de production contre 400 en 2007. Cependant, seulement 45 d’entre elles en 2009 possèdent une autorisation d’exercice de production par le centre cinématographique marocain (CCM). La raison ? Selon le règlement officiel du CCM, elles « doivent justifier de 300 000 dirhams pour une SARL et 500 000 dirhams pour une SA » et produire « un long-métrage, de fiction, ou trois courts-métrages ». Des conditions d’accès drastiques qui éliminent la majorité des sociétés de production qui ne peuvent pas, de ce fait, offrir leurs services aux grandes chaînes.

Mais pour les heureuses élues, c’est le jackpot. Elles prennent en charge « la réalisation des films de commande et l’exécution pour le compte des entreprises (…) des prestations de services, relatives à la constitution des équipes technico-artistiques et à l’organisation des tournages de film », précise le CCM. Avec un budget moyen par téléfilm de 1 million de dirhams (100 000 euros) comme à 2M, les sociétés retrouvent le sourire. Surtout que ce chiffre pourrait augmenter en raison du succès croissant des téléfilms. « En 2008, avec la mise en place du système de mesure d’audience (Marocmétrie), on a constaté que 93 des 100 meilleures audiences de 2M étaient réalisés par les programmes de fiction nationaux et l’année 2009 confirme cette tendance », souligne Abderrahmane Amzelloug. « La chaîne ambitionne de développer davantage son offre de fiction, vu les chiffres d’audience enregistrés durant l’année », poursuit-t-il.

Si la télévision nationale s’occupe des téléfilms, elle contribue également au financement de longs métrages pour le cinéma à hauteur de 5 à 20 % (1 million de dirhams) du budget global du film estimé en moyenne à 5 millions de dirhams (500 000 euros). Elle complète ainsi l’avance sur recettes octroyée par l’Etat (40 à 50%) et les possibles contributions étrangères nécessaires à la réalisation des films. Et le soutien des chaînes tend à s’accroitre. Par exemple, entre 2004 et 2009, la participation de 2M a doublé. Elle est passée de 500 000 dirhams (50 000 euros) à 1 000 000 de dirhams. Une augmentation qui n’est pas du goût de la chaîne qui accuse à demi-mots les cinéastes marocains : « Ils sont devenus plus exigeants sur le plan technique, ils souhaitent que les acteurs soient mieux payés, star système oblige ! », estime Abderrahmane Amzelloug. Il y a au Maroc très peu de main d’œuvre qualifiée dans le domaine du cinéma. « On trouve très peu d’ingénieurs, de scripts. On est donc obligé de faire appel à des techniciens étrangers, ce qui coûte cher », fustige le producteur et réalisateur Nabil Ayouch.

L’avance sur recettes en question

L’arrivée de la télévision dans l’industrie cinématographique marocaine inquiète les professionnels du secteur. Selon eux, les chaînes nationales décideraient de la forme et du fond des fictions. « Il n’y a pas de réelle liberté. Le producteur n’a pas le droit au chapitre. Ce sont elles qui prennent les décisions », confie sous couvert de l’anonymat un jeune producteur marocain. Une politique qui pourrait s’étendre aux longs métrages si l’avance sur recettes ne participait plus au financement des films. Depuis quelques temps, ce fonds d’aide à la production cinématographique est mis à mal. Les producteurs qui ne font plus de bénéfices en salles ne peuvent plus rembourser ce prêt. Résultat : les caisses ne sont plus alimentées, ce qui risque de faire diminuer le montant des aides. « Pour mon dernier film, je n’ai pu rembourser que 50% des recettes (3000 euros) », indique à titre d’exemple le réalisateur, Saâd Chraibi. Si cette tendance se confirmait, les oeuvres cinématographiques pourraient être en majorité financés par la télévision qui, après les téléfilms, est en passe de conquérir le secteur du 7ème art.