
Deux enquêtes révèlent un circuit d’approvisionnement en produits pétroliers qui ferait du Maroc une plateforme d’envergure de transit du diesel russe depuis l’entrée en vigueur des sanctions occidentales contre Moscou. Les investigations évoquent des importations en forte hausse, l’utilisation de navires sanctionnés, des certificats d’origine contestés et des soupçons de réexportation vers l’Union européenne.
Le Maroc est au centre de deux enquêtes journalistiques consacrées au commerce international des produits pétroliers russes. Les investigations d’Africa Intelligence et du quotidien espagnol El País décrivent un système qui aurait permis à des cargaisons de diesel d’origine russe d’être acheminées vers le royaume avant, selon plusieurs indices, d’être réintroduites sur certains marchés européens. Les deux médias s’appuient sur des données maritimes, des documents commerciaux et des témoignages d’acteurs du secteur.
Le Maroc devenu un important importateur de carburant russe
Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, l’Union européenne, le Royaume-Uni, les États-Unis et plusieurs pays occidentaux ont adopté une série de sanctions visant notamment les exportations d’hydrocarbures russes. Si ces mesures concernent directement les importations vers les pays sanctionneurs, elles ont également favorisé la mise en place de nouveaux circuits commerciaux empruntant des pays tiers.
Selon Africa Intelligence, le Maroc est devenu en 2025 le principal importateur de carburants d’origine russe en Afrique du Nord. Le média attribue cette évolution à l’activité d’Alvari SA, une société de négoce basée à Genève qui aurait organisé plusieurs livraisons de produits pétroliers russes vers les ports marocains.
L’enquête cite notamment trois pétroliers, le Tranquil Sea, le Duke II et l’Eldia. Ils auraient transporté des cargaisons depuis des terminaux situés sur la mer Baltique jusqu’aux ports de Jorf Lasfar et de Mohammedia. Ces opérations représenteraient plusieurs dizaines de millions de dollars de transactions. Le cas du Tranquil Sea est particulièrement détaillé.
Des certificats d’origine et des opérations de transbordement examinés
Toujours selon Africa Intelligence, ce navire a été inscrit sur la liste britannique des sanctions alors qu’il faisait route vers le Maroc. Il a ensuite également été sanctionné par l’Union européenne et la Suisse. Le média rapporte également que les autorités ukrainiennes considèrent ce bâtiment comme ayant participé à des activités d’espionnage contre l’Otan.
Il rappelle aussi que le navire a été arraisonné par la Finlande dans une affaire liée à des soupçons de dégradation d’un câble sous-marin. Interrogée par Africa Intelligence, la société Alvari SA, par l’intermédiaire de son avocat, a rejeté toute implication dans l’affrètement ou l’exploitation de ces navires.
Les investigations évoquent également des mécanismes destinés à modifier l’origine apparente des cargaisons. Africa Intelligence indique qu’un certificat d’origine aurait été délivré par la Chambre de commerce et d’industrie de Chypre pour une cargaison de diesel présentée comme provenant du Turkménistan.
L’Espagne observe une hausse des importations en provenance du Maroc
Selon le média, cette cargaison aurait pourtant fait l’objet d’un transbordement en mer au large de Gibraltar lors d’opérations dites Off Port Limits (OPL). Ces opérations sont généralement utilisées pour des activités logistiques, mais leur utilisation pour des transferts de carburant est régulièrement surveillée en raison des risques environnementaux et des difficultés de traçabilité.
L’enquête affirme également que les règlements financiers auraient transité entre Attijariwafa Bank, côté acheteur, et la branche offshore tangéroise de la Banque Centrale Populaire, côté fournisseur. Toujours selon le média, les distributeurs marocains auraient bénéficié de conditions tarifaires plus avantageuses que celles du marché européen.
Le quotidien espagnol El País s’intéresse, pour sa part, aux flux commerciaux entre le Maroc et l’Espagne. Le journal relève une augmentation des importations espagnoles de gazole en provenance du royaume depuis le début de l’année 2026. S’appuyant sur les données de la société spécialisée Kpler, El País indique que le Maroc a importé 645 000 tonnes de diesel russe en 2025.
Les acteurs du secteur réclament davantage de contrôles
Au cours des premiers mois de 2026, ces importations auraient déjà atteint 489 000 tonnes, représentant près de 45% des importations marocaines de carburants. Le quotidien rappelle également qu’avant le déclenchement de la guerre en Ukraine, le Maroc n’exportait pratiquement pas de diesel vers l’Espagne. Les flux auraient repris progressivement après les sanctions européennes visant les produits pétroliers russes.
Selon les données citées par El País, environ 76 000 tonnes de gazole provenant du Maroc ont été livrées en Espagne en mars et avril 2026. Plusieurs cargaisons auraient été réceptionnées dans les ports de Tarragone, Barcelone et Bilbao entre avril et juin. Le quotidien espagnol rapporte que plusieurs représentants de l’industrie du raffinage s’inquiètent des conséquences de ces échanges sur la concurrence.
L’Association de l’industrie des carburants d’Espagne (AICE) appelle, selon El País, à renforcer les contrôles afin d’éviter toute fraude liée à l’origine des hydrocarbures commercialisés sur le marché européen. Les deux enquêtes soulignent néanmoins qu’il demeure particulièrement difficile d’établir avec certitude l’origine finale d’un carburant raffiné après plusieurs opérations de mélange, de stockage ou de transbordement.
Multiplication des opérations de transbordement
Elles indiquent que leurs conclusions reposent sur des données de suivi maritime, des documents commerciaux et des témoignages de professionnels du secteur, sans affirmer disposer d’une preuve matérielle démontrant que chaque cargaison suit exactement ce circuit. Depuis 2022, plusieurs rapports d’organisations spécialisées dans le suivi du commerce maritime ont fait état d’une réorganisation mondiale des flux pétroliers.
Les exportations russes se sont davantage orientées vers l’Asie, le Moyen-Orient, l’Afrique et certains pays tiers, tandis que les marchés européens ont diversifié leurs sources d’approvisionnement. Cette évolution a entraîné une multiplication des opérations de transbordement, des changements de pavillon des navires et de nouvelles routes commerciales, au moment où les échanges internationaux de produits énergétiques sont très surveillés.




