Marguerite Barankitse : «J’ai adopté des enfants hutus et tutsis pour prouver que cette guerre était stupide»

La Burundaise Marguerite Barankitse, fondatrice des Maisons Shalom, recevra le prix de la Fondation Chirac le 24 novembre prochain. «Mama Maggy», comme elle est appelée au Burundi a recueilli depuis une vingtaine d’années plus de 20 000 enfants dans son orphelinat. A 55 ans, cette femme de paix est bien décidée à continuer d’aider les enfants qu’elle considère comme « les bâtisseurs de l’espérance ».
Rencontre avec une dame de coeur.

Afrik.com : Le prix de la Fondation Chirac pour la prévention des conflits est une nouvelle récompense qui s’ajoute à votre palmarès. Comment faites vous pour rester si modeste?

Marguerite Barankitse :
(rires) Vous savez, à mes yeux ces récompenses sont comme des encouragements, un message qui me dit : « il faut continuer! ». C’est un appel à la paix et ces personnes qui nous récompensent nous remercient avant tout de concrétiser leurs volontés pour l’humanité. Chacun a des qualités dans son propre domaine, certains sont faits pour l’agriculture, d’autres pour la santé. L’essentiel est juste d’ajouter une pierre à l’édifice.

Afrik.com : Vous êtes fondatrice des Maisons Shalom qui accueillent depuis près de 20 ans les orphelins de la guerre civile du Burundi et les enfants malades du SIDA. Qu’est-ce qui vous a poussé à créer cet orphelinat ?

Marguerite Barankitse :
Après le massacre de mes parents, j’ai pris « mes enfants » sous mon aile et je me suis dis : « que faire pour que cela n’arrive plus jamais ? » Je ne pouvais pas rester dans l’impuissance face à ce massacre qui prenait de telles ampleurs. Ces violences ont duré près de quarante ans. Je voulais que tout cela s’arrête. J’ai donc continué d’adopter des enfants des Hutus et Tutsis pour prouver que cette guerre était stupide. Je voulais faire la différence. Faire en sorte que les gens du monde entier deviennent des frères et sœurs qui vivent dans un monde où il fait bon vivre.

Afrik.com : Ce 24 Octobre, vous aussi avez été victime des assaillants tutsis. Comment faites-vous pour garder cet humour et cette sérénité après tout ce que vous avez vécu au Burundi ?

Marguerite Barankitse :
Avant tout, je ne me considère pas Hutue, ni Tutsie. Je suis simplement une personne à part entière, comme tout le monde. Je n’ai pas été victime des Tutsis, c’était la situation du pays entier qui était chaotique. J’ai été victime, moi, de l’ignorance des gens. Ce qui s’est passé au Burundi n’est que le résultat de leur ignorance. Dans chaque peuple, il y en a qui comprennent et d’autres non.

Afrik.com : Vous avez-toujours eu ce côté rebelle ?

Marguerite Barankitse :
Il est vrai que je n’ai jamais accepté l’abus de pouvoir. J’ai été enseignante et l’on m’a viré pour cela. Sur mon bulletin, il était écrit que j’appelais à des mouvements de rébellion (rires). Mon but était d’éliminer les discriminations dans l’enseignement entre les Hutus et les Tutsis et cela ne pouvait commencer que par l’éducation. On ne peut pas toujours garder le silence, il faut oser dénoncer les injustices sociales, ne pas rester passif. C’est en dénonçant les injustices sociales et en dialoguant que les conflits pourront cesser.

Afrik.com : Qu’est-ce-qui vous a donné la force de vous battre et de défendre vos idées?

Marguerite Barankitse :
C’est l’éducation. Ma famille m’a appris la solidarité humaine, la fraternité et l’amitié depuis toute petite. Chez nous, à la maison, on avait des valeurs de respect et d’aide envers son prochain. Si tous les parents pouvaient éduquer leurs enfants à la solidarité dès leur plus jeune âge, leur apprendre l’hospitalité, l’amitié, il y aurait surement moins de problèmes dans le monde. Je pense que l’éducation est primordiale et qu’elle est la base d’un monde en paix.

Afrik.com : L’attaque du Café Gatumba le 18 septembre au Burundi a fait 36 morts, plusieurs dizaines de blessés, dont des enfants et personnes âgées. Pensez-vous qu’un climat de violence est entrain de se réinstaller dans le pays ?

Marguerite Barankitse :
Vous savez, tant qu’il y aura des injustices sociales, de la corruption, il y aura toujours de la violence. Un pays avec tant de frustration sera toujours un territoire fragile. Quand un pays est frustré, qu’il est dans l’impossibilité de faire connaitre ses pensées, vient alors la violence. C’est le cas du Burundi.

Afrik.com : Justement, quelle sera votre pierre à l’édifice pour résoudre ce problème ?

Marguerite Barankitse :
En commençant déjà à travers vous, c’est là un message que je transmets à vos lecteurs ainsi qu’aux Burundais. C’est un travail de longue haleine car le Burundi est un pays très pauvre! Il faut vraiment relever le niveau de vie et le pouvoir d’achat. Quand les gens n’ont rien, en général le pays se dégrade, et sombre dans la violence. Je m’adresse également à toute la classe gouvernementale : quand prendront-ils le temps de s’asseoir pour enfin entamer le dialogue ? L’instabilité du Burundi est liée justement au manque de communication des politiques. Il est donc grand temps de s’asseoir et de discuter de ces problèmes.

Afrik.com : Pour finir, votre devise ?

Marguerite Barankitse :
La vie est une fête qu’il faut avoir l’honneur de célébrer!