Manifestation à Tunis du 16 mai 2026 : la jeunesse tunisienne dénonce la vie chère et les prisons politiques


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Illustration manifestation en Tunisie
Illustration manifestation en Tunisie

À Tunis, le 16 mai 2026, une manifestation a relié deux colères tunisiennes : celle du panier devenu trop cher et celle des prisons remplies d’opposants, de journalistes et de militants. Un cortège révélateur d’un malaise social et politique qui s’installe.

À Tunis, le couffin vide est redevenu un symbole politique. Samedi 16 mai 2026, des centaines de manifestants ont défilé dans le centre de la capitale tunisienne pour dénoncer la vie chère, le chômage et la répression politique. Le mot d’ordre résumait l’esprit du rassemblement : « Le peuple a faim, les prisons sont repues. »

La marche s’est tenue en début d’après-midi, dans un climat moins partisan que citoyen. Étudiants, jeunes diplômés sans emploi, militants associatifs, familles inquiètes pour leur avenir ont défilé dans le calme. Les participants ont voulu donner à leur mobilisation une forme simple. Le panier de courses brandi à bout de bras rappelait que la crise tunisienne se lit d’abord dans les fins de mois et dans le sentiment d’un déclassement continu.

Une colère sociale née du quotidien

Les chiffres donnent du poids à cette colère. En avril 2026, l’inflation a atteint 5,5 % selon l’Institut national de la statistique. Le rythme est moins violent qu’au pic de 2023, mais il pèse sur les ménages, surtout parce que les produits du quotidien augmentent davantage que la moyenne. Les prix alimentaires ont progressé de 8,2 % sur un an, ceux de l’habillement et des chaussures de 9,3 %.

Dans les familles, le ralentissement statistique de l’inflation ne signifie pas un retour à la normale. Les salaires suivent mal. Les revalorisations publiées fin avril, comprises entre 90 et 120 dinars selon les catégories dans la fonction publique, sont étalées dans le temps et arrivent après plusieurs années d’érosion du pouvoir d’achat.

L’emploi reste l’autre plaie ouverte. Au premier trimestre 2026, le chômage s’établit à 15 % en Tunisie. Chez les jeunes de 15 à 24 ans, il atteint encore 37,5 %. Parmi les diplômés de l’enseignement supérieur, il grimpe à 24,2 %, avec un écart de genre devenu une fracture : 14,2 % chez les hommes, 32 % chez les femmes. Le diplôme ne tient plus sa promesse d’accès au marché du travail.

Des prisons au cœur du slogan

Mais la colère de Tunis parlait aussi de prison. Depuis le coup de force institutionnel du 25 juillet 2021, Kaïs Saïed a concentré les pouvoirs et gouverné dans un climat de plus en plus fermé. Les organisations de défense des droits humains décrivent un durcissement continu vis à vis de toute opposition.

Amnesty International a dénoncé en février 2026 les lourdes peines confirmées contre Rached Ghannouchi et plusieurs responsables d’Ennahda dans l’affaire dite « Complot 2 ». Human Rights Watch évoque de son côté des procès politiques aux accusations vagues, et une détention arbitraire devenue un outil central du pouvoir. Journalistes, avocats, militants anti-racistes se retrouvent dans le viseur d’un appareil judiciaire de plus en plus contesté.

Un autre signal a renforcé cette impression d’étau : en mars 2026, le retrait tunisien de la déclaration permettant aux citoyens et à certaines ONG de saisir directement la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples est entré en vigueur supprimant une voie de recours.

La manifestation du 16 mai s’inscrit dans une séquence plus large : rassemblements contre l’injustice à Tunis fin 2025, protestations des familles de détenus politiques, mobilisations sociales à Gabès contre la pollution liée aux activités chimiques et phosphatières. Le cortège de samedi a ajouté une image forte à cette contestation,  celle d’une jeunesse qui brandit son panier vide comme un acte d’accusation.

Quinze ans après la chute de Ben Ali, la rue tunisienne tient le même propos : on a faim, et on entend pouvoir le dire.

Ali Attar
Ali Attar est un spécialiste reconnu de l'actualité du Maghreb. Ses analyses politiques, sa connaissance des réseaux, en font une référence de l'actualité de la région.
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