« Making Of », histoire d’un kamikaze avorté

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Véritable coup de pied dans la fourmilière, Making Of aborde la question épineuse de l’intégrisme islamique en Tunisie au travers des vicissitudes de Bahta, un jeune chômeur de 25 ans, repéré et « pris en charge » par des intégristes. « Interventionniste social » comme il aime à se présenter, le réalisateur Nouri Bouzid s’est entretenu avec Afrik.com peu de jours avant la sortie du film dans les salles françaises, ce mercredi.

nouri_bouzid.jpgRien ne va plus dans la vie de Bahta. Chômeur voulant vivre de sa passion pour le Hip hop, la police débarque à chaque fois qu’il entame une répétition dans les rues de Tunis avec son groupe. Son père lui assène encore des coups de ceinture pour le punir quand il vole, sous le regard désespéré de sa mère. Et pour couronner le tout, sa belle Souad semble se détourner de lui. Jeune âme en peine, Bhata en devient une proie facile pour les intégristes islamistes du quartier qui ne tardent pas à le prendre sous leur aile. Futur kamikaze, Bahta ? C’est compter sans la ténacité et le courage du réalisateur Nouri Bouzid qui aborde de front, pour la première fois en Tunisie, la problématique de l’intégrisme islamique. Loin d’une démonstration naïve des moyens dont se sert l’intégrisme pour parvenir à ses fins, le cinéaste préfère prendre le parti de Bahta, présenté comme un héros des tragédies grecques, à la fois victime et responsable du sort qui l’attend. Construisant un film dans le film en coupant la narration à trois reprises, Nouri Bouzid nous projette alors aux côtés de l’acteur Lotfi Abdelli (Bhata) qui se révolte contre le réalisateur, refusant d’interpréter un kamikaze. A travers cette rupture du discours cinématographique, Nouri Bouzid nous touche, nous surprend, nous met mal à l’aise. Il interroge l’islam, ses fondements, ses limites, l’instrumentalisation que peuvent en faire les intégristes. Des sujets brûlants en Tunisie et dans les pays arabo-musulmans. Pourtant, cela n’a pas empêché le cinéaste, dont le premier film L’Homme de cendres (1986) avait été sélectionné au Festival de Cannes, de trouver la reconnaissance du public et des critiques. Sorti en Tunisie en 2006, Making Of a reçu la même année le Tanit d’or, aux journées Cinématographiques de Carthage, principale récompense tunisienne. Un succès auquel le réalisateur tunisien ne s’attendait certainement pas avant la sortie de son cinquième long-métrage.

Afrik.com : Comment vous est venue l’envie de faire un film sur l’intégrisme islamique ?

Nouri Bouzid :
L’idée m’est venue le 11 septembre 2001, sur le tournage de Poupées d’argile (2002). Je voulais comprendre pourquoi les islamistes avaient fait ça. Le film est le résultat d’une enquête que j’ai menée pour savoir comment sont recrutés les kamikazes.

Afrik.com : C’est donc en menant cette enquête qu’est né le personnage de Bahta ?

Nouri Bouzid :
Oui. Je suis allé à Bruxelles et au Maroc pour cela, j’ai lu des documents, j’ai lu des thèses sur la question. J’ai lu Ben Laden aussi. J’ai remarqué dans ces écrits que les terroristes prenaient les jeunes avant le mariage. Pour Ben Laden, ça veut dire avant le premier rapporte sexuel. Ils s’en prennent aux jeunes qui ont des problèmes pour les prendre en charge. Mais, j’ai imaginé quelqu’un de difficile à embrigader. Bahta fait de la danse par exemple, ça ne correspond pas au profil type du kamikaze…

Afrik.com : Il a aussi une petite amie, Souad, une attache de plus à rompre…

Nouri Bouzid :
Oui, mais les islamistes ne le savent pas vraiment encore, ils s’en doutent seulement. C’est pour ça qu ils commencent pas le lavage du corps avant son esprit. Ce que je montre dans le film. Les intégristes lui ordonnent par exemple d’arrêter la danse, le hip hop qu’il adore, et qui à leurs yeux est Satan. Ils vont le purifier et l’aider à appliquer le Coran.
En fait, je ne voulais pas faire un film sur un kamikaze, je voulais parler plutôt de ceux qui refusent de faire un attentat et qui sont plus nombreux.

Afrik.com : Le film est coupé à trois reprises par des séquences de tournage où vous vous disputez avec l’acteur qui interprète Bahta, Lotfi Abdelli, qui refuse de jouer un kamikaze. Pourquoi avoir intégré ces séquences ? Qu’apportent-elles au récit ?

Nouri Bouzid :
C’est la technique de la mise en abîme. En fait, c’est le film en gestation qui est bloqué. La réalisation du film elle-même devient un enjeu. Est-ce que j ai le droit de montrer ça ? Est-ce qu’on va être interdit pour montrer des terroristes et un kamikaze? Est-ce que je vais aller en prison? En plus, la réalité nous a rattrapés. Au bout d’une semaine, les autorités voulaient arrêter le tournage. J’ai eu peur que le film ne s’achève jamais. On a tout fait pour accélérer le rythme du tournage parce qu’on avait vraiment peur de craquer.

Afrik.com : Un tournage difficile donc… Et la sortie, vous avez eu des problèmes à la sortie du film ?

Nouri Bouzid :
Oui. Le film a par la suite été bloqué pendant un an. Les fonctionnaires du Ministère de la culture avaient peur du film. Ils avaient peur que le Ministre le voit. Et au final, on s’est tous fait peur pour rien. Au final, il n’y a pas eu de réactions hostiles au film, au contraire.

Afrik.com : Quelle a été la réaction du public en Tunisie ? C’est la première fois que l’on montrait comme ça un jeune aux prises avec des islamistes voulant faire de lui un kamikaze ?

Nouri Bouzid :
En fait, il y a eu une véritable adhésion. Je ne m’attendais pas à cette adhésion, à cet accueil super favorable, surtout concernant la laïcité. Parce que c’est de cela aussi que je parle. De laïcité, de droit à vivre sa religion chez soi, sans que personne n’interfère dans cela. Je pense pour c’est la raison pour laquelle le film a parlé au public. Il y a eu un évènement également qui a favorisé le succès du film. L’annonce d’un groupe d’Al Qaeda à Tunis. Le numéro un qui est mort était un danseur, endoctriné par un homme qui était aveugle. Les gens m ont dit : « Mais tu étais au courant ? », et j ai dit « non ». (Il sourit). Le cinéma est anticipateur parfois…

Afrik.com : Making Of a également été projeté en avant-première en France dans le cadre du festival Le Maghreb des films, qui vous a consacré une rétrospective ce mois-ci. Il a déclenché le même enthousiasme ?

Nouri Bouzid : Oui, ça a été vraiment positif. Même si c’est un sujet brûlant pour les Tunisiens installés à Paris. Surtout les questions de religion, de laïcité, mais c’est comme ça. En fait, on dirait qu’ils ont peur de la laïcité. Ils ont le sentiment que leur religion est méprisée aussi, c’est sans doute pour ça.

Afrik.com : L’islam, l’intégrisme, la religion… Ce sont des sujets qui vous tiennent à cœur ?

Nouri Bouzid :
Oui, depuis Les Sabots en or (1988). A la fin du film, la dernière scène entre les deux frères présage de ce que nous étions sur le point de vivre : la chute de l’homme de gauche et la montée de l’intégriste. On a cassé les gens qui réfléchissent et on a aidé la montée des gens qui ne réfléchissent pas. Ca a été le principe utilisé partout. Les Américains ont été cherché Ben Laden pour lutter contre les Russes. Israël a créé le Hamas pour lutter contre le Fatah. L’intégrisme pour moi, c’est un tunnel vers la mort. C’est archaïque, c’est dangereux. L’intégriste est une caricature. C’est simple, il n’y a qu’à voir comment s’habillent les Talibans. Leur façon même de s’habiller est une caricature.

Afrik.com : Votre prochain film traitera à nouveau de ces thèmes ?

Nouri Bouzid :
Non, pas le prochain. Mais celui d’après. Je ne l’ai pas encore écrit car on peut me tuer. Dans ce film, j’entrerai en discussion avec Dieu. Je jouerai le personnage d un homme dont le fils a été embrigadé et meurt. Et je m’aperçois qu’il est la seule chose qui m’importait dans la vie. J’entre donc en conflit avec Dieu à qui j’impute la responsabilité de cette mort.

Afrik.com : Et votre véritable prochain long-métrage, quel en sera donc le sujet ?

Nouri Bouzid :
(Il rit.) Il sera lié à la religion aussi, mais d’une autre manière. Ca s’appelle Mille feuilles. Ca parle de deux jeunes femmes qui travaillent dans une pâtisserie, l’une a 22 ans, l’autre 27. Cette dernière porte le hijab. Elle est surnommée Mille feuilles par la plus jeune. Or, un jour, quelque chose arrive et celle qui ne portait pas le hijab va devoir le porter, et inversement. Ce qu’elles vont très mal vivre toutes les deux.

Afrik.com : Dans les six films que vous avez réalisés jusqu’ à présent, il y a un trait commun. Vos personnages souffrent toujours d’un mal profond, d’une blessure causée par un viol, par l’esclavage, par l’injustice sociale, qui les empêchent d’être entièrement heureux. Est-ce là une métaphore de la société tunisienne qui cache ses maux?
Nouri Bouzid : Pas de la société tunisienne, non. Je ne pense pas qu’un personnage soit représentatif de la société entière. Mais d’un côté si l’on fait référence au monde arabe, au monde arabo-musulman qui décline, je vous rejoins peut-être oui… La décadence est relative toutefois. Ce n’est pas la pauvreté. Dubaï n est pas pauvre, le Qatar ou l’ Arabie Saoudite non plus. La décadence est une décadence de civilisation, intellectuelle, culturelle. Pour en revenir à mes personnages, je m’intéresse davantage aux opprimés qu’aux nantis. L’homme riche n’a pas de problèmes. Les arabes, les noirs, oui. A Paris, on m’a demandé pourquoi je n’avais rien réalisé sur les noirs de Tunisie. Et bien, si, j’ai écrit un scénario dans « L’Afrique vu par… » (2009). Mais les noirs, ce n’est pas une couleur de peau, c’est une condition de vie. Tous mes personnages sont noirs… Et Obama est blanc, car dès qu’on prend le pouvoir en Amérique, on est blanc.

Afrik.com : Vous considérez-vous comme un cinéaste engagé ?

Nouri Bouzid :
: Le terme « engagé » ne me plait pas beaucoup parce qu il n est pas porteur de sens. L’intégriste est engagé… Je suis plutôt un réalisateur qui veut intervenir dans la vie sociale. Je suis pour un cinéma d’intervention sociale. Je suis un « interventionniste social ». Et quand je dis social, je dis tout, l’économique, le social, le politique, la culture. Je suis pour un cinéma qui interpelle socialement, qui va sortir ce qui est caché dans les sociétés. Mon rôle est de lever le voile sur ce qui est dissimulé.