Mais à quoi joue la Côte d’Ivoire ?

Les dépêches des agences de presse, les quotidiens nationaux ivoiriens et étrangers, bref, tous les médias ont parlé du « traité de l’ivoirité », comme étant une loi qui frapperait les ressortissants de l’Afrique occidentale. Dans notre édition d’hier, nous en parlions aussi, en ces mêmes termes. Mais, mercredi, en début d’après-midi, coup de théâtre. Nous apprenons que le texte ne s’appliquerait pas aux ressortissants de la Cedeao. Que s’est-il donc passé?

Est-ce nous, les journalistes, qui étions dans l’erreur ou le gouvernement ivoirien, qui, face à la très grande et vive polémique soulevée par son texte, a voulu retourner sa veste ?
« Cet arrêté ne s’applique pas aux ressortissants de l’espace de la Cedeao (Communauté économique des Etats d’Afrique de l’ouest) et de l’Uemoa (Union économique et monétaire ouest-africaine). » Face au tollé général suscité par la mise en application de « l’ivoirité », le ministre ivoirien de la Fonction publique et de l’Emploi ayant signé cet arrêté 1437 a dû, mercredi, s’expliquer en conférence de presse. Hubert Oulaye a souligné que le texte ne pouvait juridiquement pas « se substituer à une loi » et, « à plus forte raison, (à) un accord international de la nature du traité de la Cedeao ou de l’Uemoa. Il faisait ainsi référence à l’article 91 instaurant une « abolition entre les ressortissants des huit Etats membres de l’Uemoa, de toute discrimination fondée sur la nationalité, en ce qui concerne la recherche et l’exercice d’un emploi ». Un article qui leur octroie la liberté de circulation et de résidence.

Cette reculade des autorités ivoiriennes se comprend aisément. Elles ont eu sur le dos, en moins de deux jours, des ligues des droits de l’Homme (comme la Raddho, Rencontre africaine pour la défense des droits de l’Homme), des médias puissants (Africa N° 1 et surtout RFI qui répète sans cesse la même info tout au long de la journée) et la Cedeao (plus puissante que l’Uemoa, et qui pourrait lui infliger des sanctions financières lourdes). On murmure d’ailleurs du côté de l’Uemoa que la Cedeao aurait fait pression sur le gouvernement… Il fallait donc vite se raviser, ce qui n’a pas tardé. Le ministre est même allé jusqu’à reconnaître, que « l’intention n’est pas du tout d’ivoiriser tous les emplois, ce qui n’est même pas faisable ».

Le traité ne s’appliquerait donc pas aux ressortissants de la Cedeao. Désormais, Hubert Oulaye, reconnaît que le texte ne précisait pas cette « nuance ». On est donc en droit de se demander si, lors de sa réponse en conférence de presse, Hubert Oulaye n’a pas pris les médias pour des incultes. Eh oui, aucun d’eux (de nous donc), n’a pu voir que cela ne s’appliquait pas aux étrangers de la zone Cedeao-Uemoa. Quelle bande de distraits avons-nous été ? Aucun d’eux, pardon de nous, n’a su lire entre les lignes pour remarquer cette « nuance » sortie d’ailleurs de terre, comme un geyser apparaît subitement. Supposons que cet arrêté l’ai mentionné, je dis bien supposons. Pourquoi alors avoir passé ce traité sous silence ? Pourquoi sa signature, qui date du 19 février, n’a pas été vraiment rendue publique ? Le gouvernement n’était-il pas en train de le cacher à cause de son poids, de sa sévérité, de sa xénophobie ? On voit bien qu’il y a quelque chose qui ne tient pas la route. Et sans même avoir jeté le moindre coup d’œil sur les trois pages « serrées » du texte, on pourrait affirmer qu’aucune « nuance » n’y ait été cachée.

Mais, accordons un « temps » soit peu (juste un petit moment), aux autorités ivoiriennes, le bénéfice du doute. Dans ce cas, pourquoi ce détail ô combien indispensable, que dis-je, pourquoi ce détail très très important n’est pas apparu clairement dans le traité ? Pourquoi n’a-t-il pas fallu préciser implicitement cette « nuance », comme l’appelle le ministre ?

Maintenant, faut-il se réjouir du fait que ce traité ne frappe plus les étrangers majoritaires du pays que sont les Maliens, Burkinabé, Béninois… ? Certainement pas. Un étranger reste un étranger, et ce n’est pas son nombre qui changerait quelque chose. Puisque ce sont maintenant les Congolais, Camerounais et autres Centrafricains (moins nombreux) qui sont désormais pointés du doigt. On espère en tout cas voir incessamment l’humanisme revenir et s’installer durablement dans cette patrie, longtemps terre de paix, au temps d’un certain Félix Houphouët-Boigny. On espère cela, même si on a du mal à le croire. Puisque, déjà, à notre gauche comme à notre droite, on avance que cette reculade a été observée pour apaiser les passions et ensuite, que le premier traité reviendra pour mieux attaquer de plus belle. Il faut donc se tenir à carreau et prendre garde au démon, parce qu’il est de retour en ville. Attention !

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