
Arrestations de militants, accusations floues d’atteinte à la sûreté de l’État, présence russe dans le dispositif sécuritaire, nominations aux postes clés : le colonel Michaël Randrianirina bâtit un pouvoir qui ressemble de plus en plus à celui qu’il a renversé.
À Antananarivo, septembre et octobre 2025 avaient tout changé. Des semaines de mobilisation contre les délestages, la corruption et les pénuries d’eau avaient eu raison d’Andry Rajoelina. Le colonel Michaël Randrianirina, issu du CAPSAT, s’était présenté en sauveur temporaire : transition courte, concertation nationale, élections propres.
La promesse d’un changement confisquée
Mais six mois plus tard, la concertation reste floue, la crise de l’eau et de l’électricité persiste, et le régime a procédé à plus d’un millier de nominations aux hauts emplois de l’État, selon Midi Madagasikara, pendant que les arrestations d’anciens responsables se multiplient. Ses partisans appellent cela un « assainissement ». Ses critiques y voient une purge.
Le retournement est brutal. Ce sont les mobilisations de la jeunesse malgache, la Gen Z, qui ont ouvert la brèche dans laquelle les militaires se sont engouffrés. Ce sont désormais ces mêmes jeunes que les autorités arrêtent. Une repression identique à celle qui frappe au Maroc la Gen Z 212 alors que le Népal a nommé un Premier ministre issu des rangs de la jeunesse.
Herizo Andriamanantena, militant Gen Z, a été interpellé à Antananarivo et poursuivi pour atteinte à la sûreté de l’État et trouble à l’ordre public. Le 12 avril, quatre autres militants étaient arrêtés. Deux d’entre eux sont restés portés disparus plusieurs jours. Amnesty International a dénoncé des accusations « délibérément vagues » qui évoquent pêle mèle complot criminel, menace à la sécurité nationale ou, déstabilisation de l’État. Des motifs utilisées, selon l’ONG, pour réduire au silence militants et membres de la société civile. Le Syndicat des enseignants chercheurs d’Antananarivo a alerté sur la confusion entretenue entre liberté d’expression et atteinte à l’ordre public : une confusion qui, dans les faits, peut étouffer n’importe quelle contestation.
La mécanique du complot permanent
Depuis décembre, le colonel Randrianirina affirme régulièrement être en danger. Début avril, treize personnes ont été mises en cause dans un présumé projet d’assassinat : des militaires, des responsables politiques, des profils variés.
Le cas du colonel Patrick Rakotomamonjy illustre la vitesse de ces retournements. Présenté comme l’un des acteurs du renversement de Rajoelina, il est aujourd’hui décrit par les autorités comme le cerveau d’un complot contre le pouvoir en place. Arrêté et placé sous mandat de dépôt à Tsiafahy, l’homme est passé, en quelques mois, du camp des libérateurs à celui des ennemis d’État.
Quand un régime fragile qualifie systématiquement toute opposition de menace existentielle, la critique cesse d’être un contre-pouvoir pour devenir un indice de trahison.
L’ombre russe sur Madagascar
La militarisation du pouvoir ajoute une autre couche d’inquiétude. Ainsi, les annonces répétées de menaces contre le chef de l’État ont servi à justifier le recours à des forces armées russes pour renforcer la garde présidentielle. Mondafrique va plus loin en évoquant des inquiétudes liées à la présence possible d’éléments de l’Africa Corps dans le dispositif sécuritaire.
Ces éléments restent difficiles à établir dans tous leurs détails, mais la trajectoire qu’ils dessinent est malheureusement connue. Pouvoir isolé, discours souverainiste, désignation d’ennemis intérieurs, recours à des partenaires sécuritaires étrangers, verrouillage progressif des libertés. Madagascar n’est pas le Sahel, mais la mécanique se ressemble.
Le régime agite aussi l’argument de la déstabilisation étrangère, avec des accusations visant de prétendus mercenaires français entrés clandestinement dans le pays. Désigner un ennemi extérieur est une vieille technique pour resserrer les rangs et justifier de nouvelles restrictions.
Un bilan humanitaire qui aggrave tout
Pendant que la machine répressive s’emballe, les problèmes qui avaient fait descendre la jeunesse dans la rue restent entiers. Le rapport d’Amnesty International rappelle que ces mobilisations portaient des revendications élémentaires : eau, électricité, lutte contre la corruption. Pourtant la répression avait coûté la vie à au moins 22 personnes.
Dans le Grand Sud, la malnutrition s’aggrave. L’accès à l’eau potable reste dramatiquement insuffisant. Le système éducatif fonctionne mal. Les programmes d’aide internationale fonctionnent sous tension. Les conditions qui avaient produit la révolte de 2025 sont toujours là.
En 2009 déjà, une rupture politique portée par la rue avait ouvert une longue période d’instabilité. La jeunesse malgache de 2025 ne réclamait pas une simple alternance de visages au sommet. Elle voulait un pays capable de fournir de l’eau, de l’électricité, des services publics, une justice indépendante. C’est sur ce terrain que le régime Randrianirina sera jugé.



