Madagascar : quel rôle l’armée joue-t-elle dans la crise ?

Andry Rajoelina, qui est arrivé au pouvoir avec l’aide de l’armée, a annoncé, mercredi, la mise en place d’une assise nationale, en vue d’organiser les élections malgaches. Le président démissionnaire, Marc Ravalomana a, pour sa part, exhorté, depuis le Swaziland, ses partisans « à sauver la Nation ». Ce changement de pouvoir n’aurait jamais pu se faire sans le soutien de la Grande Muette, habituée à intervenir dans les affaires politiques du pays. Pour comprendre les particularités de l’armée malgache et son rôle dans la crise politique, Afrik.com a interviewé l’historien, Denis Alexandre Lahiniriko.

Sans l’aide de l’armée malgache, Andry Rajoelina, n’aurait sans doute pas pu accéder au pouvoir. La Grande Muette, en enfonçant les portes du palais présidentiel, il y a deux semaines, a réussi à évincer l’ancien président. Depuis la mutinerie de mars dernier, les rapports entre l’armée et Marc Ravalomanana s’étaient tendus. Les mutins reprochaient à l’ancien chef d’ Etat « les violences perpétrées sur la population » et « le recrutement des milices et de mercenaires étrangers ». Autant d’erreurs qui furent fatales à Marc Ravalomanana. Interviewé par Afrik.com, l’historien malgache du Centre de Recherches sur les Sociétés de l’Océan Indien (CRESOI), Denis Alexandre Lahiniriko, analyse le rôle de l’armée dans la crise politique malgache.

Afrik.com : Pensez-vous que sans l’aide de l’armée, Andry Rajoelina aurait réussi à s’imposer ?

Denis Alexandre Lahiniriko :
A l’ origine de la crise, il y a la revendication d’Andry Rajoelina pour la réouverture de sa chaîne de télévision Viva. Puis, elle s’est étendue sur le terrain politique, avec des sujets comme la liberté d’expression, d’information, la démocratie. Avant le début des négociations entre Marc Ravalomanana et Andry Rajoelina, le mouvement a réuni des dizaines de milliers de personnes. La majorité des manifestants était contre toute négociation avec l’ancien président malgache. Ils se souvenaient des accords de Dakar I et II que ce dernier n’avait pas respecté. Lorsque Marc Ravalomanana a provoqué l’arrêt du dialogue, les manifestants sont de nouveau revenus sur la place du 13-Mai. Mais le mouvement s’est essoufflé. Andry Rajoelina, qui prônait la non-violence, n’a pas trouvé la stratégie adéquate pour renverser Marc Ravalomanana. Devant ce blocage, l’armée est entrée en jeu, en pesant de toute sa force en faveur de la population. Il s’agissait d’une partie de l’armée, notamment des militaires du Corps d’Armée des personnels et des services administratif et technique (Capsat), dont le cantonnement se trouve à Soanierana, à la sortie Sud d’Antananarivo. Ce sont eux qui se sont occupés et qui s’occupent encore de la sécurité d’Andry Rajoelina et de ses hommes. Ce sont eux qui ont fait le forcing pour que le directoire militaire cède le pouvoir à Andry Rajoelina. Ainsi, on peut dire que sans eux, l’ancien maire d’Antananarivo n’aurait pas pu devenir le Chef de la Haute Autorité de la Transition.

Afrik.com : Quel a été le rôle de l’armée dans la crise politique ? Cette intervention de l’armée fait-elle exception ou s’est-elle déjà produite par le passé ?

Denis Alexandre Lahiniriko :
L’armée malgache a toujours été un corps politisé doté d’un grand sens du devoir. C’est la dernière institution sur laquelle le pays peut compter, en cas d’anomie politique. Tel fut d’ailleurs le cas entre 1972 et 1975. Au début des événements, l’armée se tenait en réserve dans la mesure où, en temps de crise politique, c’est une autre entité qui s’occupe de la sécurisation : l’Etat-major mixte opérationnelle Nationale, ou EMMONAT, sous le commandement de la gendarmerie nationale. Quand le régime de Ravalomanana a été sommé par l’Union Africaine de sécuriser le pays en 15 jours, avant l’arrivée d’une équipe d’évaluation, venant voir si Madagascar pouvait organiser le sommet de l’UA en juillet prochain dans les meilleures conditions, l’EMMONAT a procédé à des répressions sanglantes. Cela a provoqué la colère de l’armée dans la mesure où le régime Ravalomanana n’a pas de soutien solide au sein de La Grande Muette. Son erreur : ne pas l’avoir favorisé par rapport à la gendarmerie ou à la Police Nationale. Mais le véritable déclencheur de la mutinerie semble être la présence des « mercenaires » étrangers, qui donnent des ordres à l’EMMONAT, lors des opérations de répression. Dans la mesure où la xénophobie est un sentiment largement partagé, il semble que cette mutinerie ait été soutenue par la population. En tout cas, c’est la première fois qu’une telle insurrection se passe dans le pays. C’est la première fois aussi qu’un corps de l’armée a participé, d’une manière directe, à la prise du pouvoir.

Afrik.com : Comment expliquez-vous que l’armée ait été autant divisée ?

Denis Alexandre Lahiniriko :
L’armée est dans un grand malaise depuis que Marc Ravalomanana s’est opposé en 2002 à l’amiral Didier Ratsiraka, le président sortant. Durant cette crise, l’armée était divisée. Certains soutenaient Didier Ratsiraka, et d’autres, Marc Ravalomanana. Lorsque ce dernier a réussi à évincer son concurrent, avec le soutien de nombreux militaires et réservistes (baptisés Zanadambo), les officiers qui ont suivi ou étaient supposés proches de Didier Ratsiraka ont été jetés en prison à tort ou à raison. Durant son premier mandat, Marc Ravalomanana n’avait pas eu trop de problèmes avec l’armée. Mais, la vieille de l’élection présidentielle de 2006, bon nombre de tentatives de coups d’Etat, réelles ou supposées, ont fait la Une des journaux. A noter, le cas du général Andrianafidisoa, l’un des chefs de guerre qui a porté M. Ravalomanana au pouvoir en 2002. Ce général était entré en sédition ouverte avec le président, puis il avait lancé un coup d’Etat qui avait capoté. Par la suite, la promotion au grade de général lui avait été refusée, et certains de ses proches avaient été promus. Paradoxalement, des généraux avaient été mis à l’écart des postes de commandement au sein des forces armées au profit de colonels. Le non respect de la hiérarchie, de grade et d’ancienneté dans l’octroi des postes de commandement a indigné la majeure partie de l’armée.

Afrik.com : Y-a-t-il d’autres faits qui expliquent ces dissensions au sein de l’armée ?

Denis Alexandre Lahiniriko :
L’infiltration d’éléments externes aux forces armées dans les opérations de maintien de l’ordre a provoqué l’indignation générale. En effet, beaucoup des militaires qui ont commis des exactions que nous avons énumérées plus haut étaient issus de la garde présidentielle et des « milices » (formés par des rugbymen). Ces éléments ont été incorporés dans la force de maintien de l’ordre EMMONAT à l’insu des forces régulières. Notons que la garde présidentielle avait pour mission de protéger le président de la République et sa famille ainsi que les sites de la présidence, et n’était pas une force de maintien de l’ordre. Le carnage du 7 février, à Ambohitsirohitra, a provoqué des divergences au sein de l’armée.
L’arrivée et l’intervention de mercenaires figurent aussi parmi les causes du malaise. Des « touristes » ont été observés, photographiés par les journalistes malgaches en train de donner des ordres à des militaires et à un officier supérieur de l’armée. Ces faits ont discrédité l’image de l’armée et des forces de l’ordre en général auprès de la population. De plus, la nomination d’une femme à la tête du Ministère de la Défense a suscité beaucoup de résistance de la part d’une société fortement patriarcale. Néanmoins, certains militaires sont restés dans la tradition républicaine, en respectant la légalité. Et de là est née la division au sein de l’armée.

Afrik.com : Est-ce que l’armée souhaitait prendre le pouvoir ?

Denis Alexandre Lahiniriko :
Dans l’histoire malgache, l’armée a exercé le pouvoir lorsque la population lui a confié la gestion de la Nation. Le général Gabriel Ramanantsoa avait reçu les pleins pouvoirs du président Tsiranana en 1972, qui fut contraint de quitter le pouvoir à cause d’un mouvement populaire. Le 5 février 1975, le général Ramanantsoa a été remplacé par le colonel Ratsimandrava. Mais ce dernier a été tué dans un attentat le 11 février de la même année. Cet assassinat a entraîné la mise en place d’un directoire militaire dirigé par le général Gilles Andriamahazo… Historiquement, l’armée malgache n’a jamais fait de coups d’Etat. Les malaises et le copinage au sein des forces armées ont provoqué cette mutinerie. Marc Ravalomanana, qui voulait résoudre la crise par la force, a commis une erreur stratégique. Lorsque la crise a atteint son paroxysme, l’ancien président s’est entouré de généraux dépourvus de troupes au lieu de faire appel aux colonels, à qui il avait confié les postes de commandements. De plus, la corruption qui règne dans les hautes sphères de l’Etat a semé le doute sur la neutralité des généraux, dorénavant considérés par les troupes comme des protecteurs de Marc Ravalomanana.

Afrik.com : Pour vous, ce qui s’est passé à Madagascar s’apparente-t-il à un coup d’Etat ?

Denis Alexandre Lahiniriko:
La prise de pouvoir d’Andry Rajoelina a commencé dans la rue avec la population et avec des revendications légitimes. Mais, devant « la politique de sourde oreille » du pouvoir, le mouvement s’est radicalisé et a demandé la démission de Marc Ravalomanana. Le départ de l’ancien président ne s’est pas fait uniquement avec le soutien de l’armée. Depuis la mutinerie des éléments de CAPSAT, on peut dire que c’est un coup d’Etat qui ne dit pas son nom, dans la mesure où le pouvoir a été confié à un civil. Ici, Andry Rajoelina est plus ou moins l’ « otage » de l’armée. Il est obligé de suivre ce qu’elle lui dicte de faire. La preuve : la libération d’un colonel, Kotity, qui a priori fait partie des prisonniers politiques arrêtés sous Ravalomanana, mais qui, si on regarde les chefs d’inculpation, aurait commis des meurtres, des assassinats avérés. Même les propres partisans d’Andry Rajoelina ne sont pas d’accord pour sa libération.

Afrik.com : Pensez-vous que Didier Ratsiraka ait aidé Andry Rajoelina de quelque manière que ce soit ?

Denis Alexandre Lahiniriko :
Certes, Andry Rajoelina avait lancé le mouvement populaire à la suite de la fermeture de sa chaîne télévisé Viva, fermée suite à la diffusion intégrale d’une intervention de l’ancien président Didier Ratsiraka. Il est certain que son équipe a joué un rôle dans cette crise. Son objectif était d’en finir avec le pouvoir Ravalomanana – avec l’aide d’Andry Rajoelina – et de revenir au pays pour reconquérir le pouvoir.

Afrik.com : Pensez-vous qu’Andry Rajoelina va rester au pouvoir alors que la communauté internationale a condamné son accession à la présidence ?

Denis Alexandre Lahiniriko :
En effet, actuellement la communauté internationale condamne cette prise de pouvoir. L’Union Africaine vient de suspendre la participation de Madagascar au fonctionnement de l’organisation. Certes, la bonne marche de la machine économique de ce pays dépend beaucoup de l’aide financière accordée par les partenaires internationaux. Il en est de même pour le budget de l’Etat. Sans aide internationale, le régime transitoire ne pourra pas diriger longtemps. Le régime Zafy Albert, entre 1992 et 1996, en a fait l’amère expérience.

Afrik.com : Qu’en pense la population malgache ?

Denis Alexandre Lahiniriko :
La population malgache aspire à la paix après les pillages et les actes de banditisme. Cela explique par exemple le fait que les dernières manifestations sur la Place du 13 Mai se sont beaucoup essoufflées. D’ailleurs, cette division de l’armée inquiète beaucoup dans la mesure où on redoute une guerre civile.