« Ma vie est à Abidjan »

Ousmane

Ousmane, Ivoirien d’origine burkinabé, a fui la Côte d’Ivoire en pleine guerre. Il raconte la montée du racisme, la violence, son exil. Loin de sa famille, malgré l’accalmie, son retour dépendra du déroulement des prochaines élections en 2005.

De notre envoyée spéciale Nathalie Rohmer.

Ousmane, 40 ans, fait partie de ces milliers d’Ivoiriens que la guerre a exilés parce qu’ils sont d’origine burkinabé. Devenu étranger dans son propre pays, victime de discrimination, de racisme et de violences, Ousmane a dû fuir vers le Burkina Faso, terre d’accueil dite naturelle. Mais, pour lui, comme pour beaucoup d’autres dans sa situation, s’intégrer est d’autant plus difficile que, malgré ses origines, il se sent étranger, déraciné. « Je suis né en Côte d’Ivoire. Toute ma famille est là-bas. Ma vie est à Abidjan. Je ne connais personne au Burkina », explique Ousmane meurtri.

Le fantôme d’Alassane Ouattara

« Cela faisait trop longtemps que ça durait », dit-il désolé. La terreur ne date pas de septembre 2002, début de la guerre. Pour lui, elle remonte au massacre de Yopougon qui laissait présager l’ampleur d’un véritable conflit dès octobre 2000. Toutes les victimes de ce massacre appartenaient à l’ethnie dioula, nom communément utilisé pour désigner les Ivoiriens originaires du nord du pays et portant des patronymes musulmans. Tel Alassane Ouattara, l’ancien Premier ministre, écarté de la dernière course à la présidence pour un litige quant à sa nationalité. « A travers nous, c’est lui qu’ils veulent abattre, analyse Ousmane. Mais c’est nous qui avons fait la Côte d’Ivoire, le cacao, les bananeraies… Nous travaillons dur et c’est parce qu’on gagne de l’argent que les Ivoiriens s’en sont pris à nous. Moi, j’étais taximan. Je gagnais bien ma vie et mon argent était mérité ! » Ainsi se serait, selon lui, développé le concept d’ivoirité pensé par Henri Konan Bédié. Concept qui a stigmatisé les étrangers en général et les Burkinabés en particulier.

« On nous a imposé la carte de séjour. Laurent Gbagbo a décrété qu’il fallait renouveler sa carte tous les deux ans et payer 15 000 F CFA. Avant lui, c’était 5 000 F CFA. Jamais on a vu ça en Afrique de l’Ouest. N’importe où, n’importe qui peut passer d’un pays à l’autre », s’étonne encore Ousmane. « L’arrivée de Laurent Gbagbo au pouvoir nous a vraiment fait peur. Avant, on n’avait pas de problème. Petit à petit, les Ivoiriens n’ont plus considéré les Burkinabés. Ils se sont mis à nous mépriser, nous voler, nous frapper. Nous n’étions même plus des hommes mais des esclaves… » Ousmane a subi ce racisme grandissant pendant plus de deux ans. « J’avais ma famille avec moi. Je pensais que ça n’allait pas durer. Jusqu’au jour où quatre de mes amis sont morts. Ils sortaient du travail. Ils ne sont jamais rentrés. La police a caché leurs traces. » Le taximan n’a plus supporté. Les humiliations, les coups, les viols… « Certains policiers déshabillaient des femmes devant leurs enfants. Ils les menottaient, les violaient. Parfois, ils faisaient même ça avec des chiens ! Quand vous avez vu ça, rien n’est plus comme avant. » Désabusé, Ousmane est parti, conseillé par des amis, la peur au ventre.

Attaqué à la frontière du Ghana

Ousmane a pris le volant de sa voiture, direction le Burkina. Sa femme et ses enfants devaient rester : trop dangereux. « Voyager de jour était risqué, la police faisait barrage. Il fallait donc partir de nuit malgré les braqueurs. Arrivé à la frontière du Ghana (parce qu’on ne pouvait pas passer par Bouaké), je me suis fait attaqué. On m’a pris ma voiture, mon téléphone, mon argent. J’ai marché jusqu’à ce quelqu’un veuille bien me conduire. » Ousmane a mis plusieurs jours avant d’arriver chez un frère qu’il connaît à peine à quelques kilomètres de Ouagadougou. « Il m’a hébergé pendant six mois. Le temps de reprendre un peu mes esprits. Je cultivais l’igname et l’arachide. Puis, je suis allé dans la capitale parce que j’avais besoin d’argent. Ne serait-ce que pour prendre des nouvelles de ma famille ».

Ousmane a trouvé du travail sans problème. Il se retrouve de nouveau taximan. Mais il connaît mal la ville et les salaires fléchissent. « Ici, les gens sont moins riches et moins généreux qu’à Abidjan. Je dois reverser 6 000 F CFA chaque jour pour la location du taxi. Tous frais déduits, il ne me reste plus qu’environ 1 000 F CFA par jour contre 10 000 avant. Je travaille de 18 h à 6 h toutes les nuits et C’est difficile mais au bout de deux mois je commence à m’en sortir. Je vais bientôt pouvoir envoyer de l’argent à ma famille ». Dont il a pu enfin avoir des nouvelles. Sa femme et ses enfants vont bien. Ils lui manquent. Même si, depuis les accords de Marcoussis, le calme semble revenu, Ousmane préfère attendre. « La situation reste fragile. Je rentrerai quand je serai sûr que ça se stabilise. J’attends les résultats du vote en 2005. Les élections seront sûrement contrôlées par des inspecteurs internationaux », espère Ousmane, déterminé.