Lyncher Dieudonné?

Dieudonné a nouveau sous les foudres des journaux occidentaux pour des déclarations malheureuses à la presse algérienne : comment réagir face à cette bronca ? Qui manipule qui ? Les risques inhérents à toute polémique sur ce thème… Pour décrédibiliser la cause de la démocratie et du pluralisme.

Plusieurs de nos lecteurs nous demandent de nous expliquer sur l’absence de traitement de la nouvelle « affaire Dieudonné » dans nos colonnes. Elle résulte d’un choix éditorial qui se doit d’être particulièrement rigoureux. Ce n’est pas parce que toute la presse française monte en épingle une déclaration prononcée lors d’une rencontre avec des journalistes algérois que nous nous devons de crier avec les loups.

Où commence le spectacle?

De deux choses l’une : nous n’étions pas présents à cette rencontre avec la presse, nous étions présents en revanche au spectacle de Dieudonné à Alger. Notre journaliste en rend compte, et elle en rend compte comme il se doit, avec objectivité, distance critique, netteté. Elle parle d’un humoriste et de son spectacle. Elle en évoque le cadre et la réception. Il ne faut pas confondre le journalisme et la leçon de morale sempiternelle. L’article d’Olivia Marsaud donne à chacun les moyens de comprendre par lui-même. Devrions-nous aujourd’hui hurler avec la meute, pour dénoncer tel ou tel mot de Dieudonné, hors scène ?

La juste mémoire du génocide juif

Soyons clairs : l’extermination des juifs par les nazis lors de la seconde Guerre Mondiale est un événement capital dans notre histoire collective. C’est pour la première fois la volonté explicite de faire disparaître un peuple entier de la terre : les modalités de l’acte sont particulièrement horribles, gaz, crémation, camps…

Mais personne ne peut empêcher que l’histoire humaine ne s’arrête pas au milieu du vingtième siècle, « où notre siècle saigne » comme disait Aragon. Sauf que ce n’est plus notre siècle…

D’autres mémoires saignent aussi

Et désormais, avec l’éloignement du temps, qui passe, avec la transparence historique croissante qui touche d’autres épisodes de l’histoire, beaucoup de peuples reviennent douloureusement sur leur propre passé : c’est le cas des Kurdes, des Arméniens, confrontés dans leur histoire à de grandes puissances coloniales qui niaient leur droit à l’existence en tant que peuple, et qui les massacrèrent, c’est aussi le cas d’autres massacres à grande échelle, à commencer par celui des Indiens des deux Amériques, sans parler de ce à quoi nous pensons tous, l’insoutenable scandale humain que représente l’institution esclavagiste qui a saigné l’Afrique entre le seizième et le dix-neuvième siècle…

Et ces peuples ont le sentiment, diffus, d’une forme d’injustice entre le caractère quasi sacré que revêt la mémoire du génocide juif en Occident, et le caractère purement historique, du coup presque anecdotique, que revêt la mémoire de leur propre tragédie collective. L’habileté un peu malsaine de Dieudonné est de jouer sur ce sentiment d’injustice…

Un flirt absurde avec l’antisémitisme

Non sans flirter dangereusement avec l’antisémitisme, avec cet autre scandale insupportable qui consiste à récuser publiquement un journaliste, un avocat, un politique, en raison de son origine, de la foi de ses ancêtres, ou de sa propre confession, qui est d’ordre purement privé… Quelle lamentable erreur !

Comment lutter contre les discriminations, contre les comportements racistes, si dans le même temps ceux qui en sont les premières victimes en Occident, les Noirs et les arabes, donnent l’exemple de l’exclusion et de la haine ?

Stratégie d’autopromo?

Les maladresses à répétitions de Dieudonné nous navrent d’autant plus qu’elles semblent désormais répondre à une stratégie d’autopromotion dont il faut espérer qu’elle ne soit pas payante. Car elle serait avant tout alors préjudiciable à ceux qui souffrent le plus du racisme et du rejet communautaire ! C’est pourquoi nous ne voulons pas contribuer à toute agitation médiatique qui aurait comme conséquence de dresser les uns contre les autres, et qui ne profiterait, en tout état de cause, qu’aux artisans de la haine et à ceux qui refusent le dialogue des cultures. Il ne faut jamais faire leur jeu. C’est d’ailleurs ce que Dieudonné lui-même devrait mesurer le premier !

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