Lionel Jospin et l’Afrique : quand le “ni-ni” rimait avec désengagement


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Lionel Jospin
Lionel Jospin

Disparu le 22 mars 2026 à l’âge de 88 ans, Lionel Jospin avait promis, entre 1997 et 2002, de rompre avec la Françafrique et de banaliser la politique africaine de la France. Mais, vu d’Afrique, sa doctrine du « ni indifférence, ni ingérence » a surtout été perçue comme un désengagement.

La promesse de mai 1997 : « changer profondément » la politique africaine de la France

Le 15 mai 1997, en pleine campagne législative, Lionel Jospin ose une promesse ambitieuse : « Si le peuple nous fait confiance, nous changerons profondément la politique africaine de la France. » L’échec patent de la politique passée au fil de l’eau, ses ressorts néocoloniaux de plus en plus contestés, obligent certes au changement. Mais l’exercice est exceptionnellement ardu.

Quelques semaines plus tard, dans son discours de politique générale à l’Assemblée nationale, le 19 juin 1997, le nouveau Premier ministre ne parle déjà plus de « changement profond ». Il évoque simplement une « évolution nécessaire du dispositif » de coopération. Le recul sémantique est significatif : la cohabitation avec Jacques Chirac, arc-bouté sur son « domaine réservé » africain, impose ses limites dès le départ.

Un Premier ministre sans réseau françafricain : l’exception Jospin

Dans le paysage politique français, Jospin fait figure d’anomalie. Il aura été l’un des seuls chefs de gouvernement français d’envergure à ne disposer d’aucun réseau françafricain. Les réseauteurs socialistes des septennats précédents, les Jean-Christophe Mitterrand, Jeanny Lorgeoux, Michel Dubois, ne sont pas admis dans le sillage du nouveau Premier ministre. Des spécialistes moins sulfureux montent en puissance, tel Guy Labertit, délégué Afrique du PS.

Le choix de Charles Josselin comme secrétaire d’État à la Coopération confirme cette orientation. Ce Breton pratiquant la coopération décentralisée entre son département des Côtes-d’Armor et le Niger ou la Tunisie n’est pas inféodé aux réseaux et n’est pas prisonnier de l’héritage foccartien. C’est à lui que reviendra la mise en œuvre de la réforme de la coopération.

La réforme de 1998 : rupture avec la Françafrique

L’acte le plus marquant du gouvernement Jospin en matière africaine est institutionnel. En février 1998, le Premier ministre décide l’absorption du ministère de la Coopération – longtemps considéré comme le « ministère de l’Afrique », installé rue Monsieur dans un hôtel particulier du 7e arrondissement – par le ministère des Affaires étrangères. C’est la coupure symbolique du cordon ombilical, après trente-cinq ans de réformes avortées et autant de rapports restés lettre morte.

La réforme se décline en plusieurs volets : création du Comité interministériel de la coopération et du développement (CICID), présidé par le Premier ministre ; transformation de la Caisse française de développement en Agence française de développement (AFD), érigée en « opérateur-pivot » ; redéfinition de la géographie de l’aide autour d’une « zone de solidarité prioritaire » (ZSP) de soixante et un pays, remplaçant la notion très néocoloniale de « pays du champ » ; et installation du Haut Conseil de la coopération internationale (HCCI), une idée de Stéphane Hessel, destinée à associer la société civile.

Sur le papier, la réforme est cohérente. Elle vise à « banaliser » les relations franco-africaines, à les sortir du traitement spécial qui leur était réservé. Mais dans les faits, cette banalisation produit un effet inattendu : la dilution de l’aide française dans une soixantaine de pays sur trois continents, au détriment des partenaires africains traditionnels. L’aide publique au développement continue sa décrue et n’atteint pas, en 2002, la moitié de l’objectif de 0,7 % du PNB fixé dès 1981 par le premier gouvernement de gauche.

Le retrait militaire : désengagement ou réalisme ?

Sur le plan militaire, Jospin traduit sa doctrine en actes. Les effectifs français sur le continent africain passent de 8 000 à 5 000 hommes. À Djibouti, la garnison diminue de 3 250 à 2 800 soldats. Au Gabon, de 600 à 500. Deux bases en Centrafrique sont supprimées, démontrant qu’une autre voie que le maintien de postes avancés hérités de la période coloniale est possible.

Ce retrait est perçu différemment selon les rives de la Méditerranée. En France, il est lu comme une rupture salutaire avec le gendarme de l’Afrique. Sur le continent, il est souvent interprété comme un abandon, dans un contexte où les crises se multiplient et où d’autres puissances comme la Chine, les États-Unis ou le Royaume-Uni avancent leurs pions.

Congo, Côte d’Ivoire, Rwanda : les épreuves du réel

Le premier test survient dès les premiers jours du gouvernement, en juin 1997, avec l’explosion de la guerre civile au Congo-Brazzaville. Jospin choisit la non-intervention. Cette posture est le fruit d’une double logique : la volonté de non-interventionnisme du Premier ministre, d’une part, et l’amitié entre Chirac et Denis Sassou Nguesso, d’autre part, le président étant satisfait que la France ne soutienne pas le président élu Pascal Lissouba. Le résultat est une reconquête par les armes de Sassou, avec son cortège de violences, sans que Paris ne lève le petit doigt.

En Côte d’Ivoire, les relations restent bonnes tant que le gouvernement Jospin est aux affaires. La césure viendra en 2002, lorsque Chirac, seul aux commandes, imposera sa propre politique dans la crise ivoirienne. Quant au Rwanda, c’est sous le gouvernement Jospin qu’est menée en 1998 la mission d’information parlementaire sur le rôle de la France dans le génocide de 1994un. Un exercice nécessaire mais dont les conclusions resteront en deçà des attentes des associations et des victimes.

L’Afrique du Sud : la vitrine du partenariat renouvelé

C’est vers l’Afrique du Sud post-apartheid que Jospin tourne sa meilleure page africaine. En juin 2001, lors d’un déplacement à Johannesburg, il salue le programme de Black Economic Empowerment et encourage la signature d’accords de partenariat entre entreprises françaises (Alstom, Schneider, SNECMA) et groupes sud-africains. Il présente l’Afrique du Sud comme un modèle d’économie ouverte et démocratique pour le continent.

Mais ce partenariat avec la première puissance économique du continent ne saurait masquer l’insuffisance des relations avec le reste de l’Afrique. La visite de Johannesburg illustre précisément le biais de la doctrine Jospin : une attention portée aux pays « émergents » et « normalisés », au détriment de l’Afrique francophone en crise.

Vu d’Afrique : le sentiment d’un lâchage

C’est en Afrique que le bilan Jospin est le plus sévèrement jugé. La formule « ni indifférence, ni ingérence », conçue à Paris comme un équilibre vertueux, a été reçue sur le continent comme une double négation vidée de substance. Là où les Africains attendaient un partenariat renouvelé et des engagements concrets, ils ont perçu un retrait pur et simple.

Ce sentiment a été renforcé par la multilatéralisation croissante de l’aide au développement française. En confiant davantage de moyens aux canaux européens et multilatéraux, la France jospinienne a pu donner l’impression de se défausser de ses responsabilités historiques. L’alignement, depuis 1993, sur la doctrine libérale des institutions de Bretton Woods, puis la dévaluation du franc CFA en 1994, avaient déjà été perçus comme un « lâchage de l’Afrique ». La période Jospin n’a pas inversé cette tendance.

François Hollande reprendra d’ailleurs la formule jospinienne presque mot pour mot en 2012, devant les députés sénégalais, promettant à son tour des « relations fondées sur le respect, la clarté et la solidarité ». Preuve que la rupture promise n’était qu’un éternel recommencement.

Un héritage institutionnel, un rendez-vous manqué avec le continent

Que reste-t-il, vingt-quatre ans après son départ de Matignon, de la politique africaine de Lionel Jospin ? D’abord un héritage institutionnel considérable. La suppression du ministère de la Coopération, la création de l’AFD comme opérateur central, le CICID : tous ses successeurs, de Chirac à Macron, ont bâti sur ces fondations. Nul n’a recréé de ministère de la Coopération autonome. La Rue Monsieur appartient au passé.

Mais cet héritage institutionnel ne peut faire oublier l’essentiel : Jospin est l’homme d’une occasion manquée. Il avait la volonté, le capital moral et l’absence de réseaux compromettants pour réinventer la relation franco-africaine. La cohabitation, le désintérêt personnel pour le continent et une technocratie réformatrice plus soucieuse de rationalisation administrative que de projet politique pour l’Afrique ont transformé une promesse de « changement profond » en simple réorganisation de l’organigramme.

Aujourd’hui, alors que la France a été chassée de ses dernières bases au Sahel et que le sentiment anti-français n’a jamais été aussi vif dans l’Afrique francophone, la question posée par l’épisode Jospin reste d’une brûlante actualité : entre l’ingérence néocoloniale et l’indifférence polie, la France a-t-elle jamais trouvé la bonne distance avec l’Afrique ?

Repères chronologiques

  • • 15 mai 1997 : Jospin promet de « changer profondément la politique africaine de la France ».
  • 2 juin 1997 : Nomination au poste de Premier ministre. Charles Josselin est nommé secrétaire d’État à la Coopération.
  • Juin 1997 : Non-intervention au Congo-Brazzaville.
  • 4 février 1998 : Réforme adoptée en Conseil des ministres. Suppression du ministère de la Coopération.
  • Mars-mai 1998 : Mission d’information parlementaire sur le Rwanda.
  • 1er janvier 1999 : Intégration effective de la Coopération au ministère des Affaires étrangères.
  • Juin 2001 : Déplacement à Johannesburg, partenariat avec l’Afrique du Sud.
  • 6 mai 2002 : Démission du gouvernement Jospin après le 21 avril.
  • 22 mars 2026 : Décès de Lionel Jospin à l’âge de 88 ans.
Kofi Ndale
Kofi Ndale, un nom qui évoque la richesse des traditions africaines. Spécialiste de l'histoire et l'économie de l'Afrique sub-saharienne
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