Liberté de la presse bafouée en Centrafrique

Bientôt un mois que le directeur de publication du quotidien centrafricain Le Citoyen, Maka Gbossokoto, est incarcéré à Bangui. L’arrestation du journaliste fait suite à de nombreuses autres, et décrédibilise le régime du général Président Bozizé, pourtant acclamé comme un sauveur lors de son putsch en mars 2003.

Comme Madiambal Diagne au Sénégal ou Mohamed Benchicou en Algérie, Maka Gbossokoto est devenu en République de Centrafrique le symbole de la lutte pour la liberté de la presse. Et le caillou dans la chaussure du Président Bozizé. Le directeur de publication du journal Le Citoyen et correspondant de Reporters sans frontières est incarcéré depuis le 8 juillet 2004, à Bangui, pour « diffamation et injures publiques ». Il a été arrêté suite à la plainte déposée par l’ancien directeur général de l’Energie centrafricaine (Enerca), Jean-Serge Wafio, limogé par le président François Bozizé en juin après une série d’articles du Citoyen l’accusant de détournement de fonds. Le procureur de Bangui a réclamé 9 mois de prison ferme contre Maka Gbossokoto, lors de son procès, le 16 juillet dernier. Le tribunal a mis son jugement en délibéré au 9 août.

Cette arrestation d’un journaliste, qui n’est pourtant pas la première, a permis d’attirer l’attention de la communauté internationale sur les manquements aux libertés du régime Bozizé. Le général autoproclamé Président avait pourtant été acclamé comme un sauveur, le 15 avril 2003, lorsqu’il avait renversé le Président Ange-Félix Patassé. Mais aujourd’hui, « pour la population, il est à même le sol », estime le directeur de publication du quotidien Le Confident, Mathurin Constant Nestor Momet, lui même placé en garde à vue, en avril dernier, suite à la plainte pour diffamation d’un avocat. Le groupement des éditeurs de la presse privée indépendante de Centrafrique (Geppic) réclame aujourd’hui la libération de Massa Gbossokoto, ainsi que la dépénalisation des délits de presse. Comme cela avait été promis par le Président Bozizé lors de son accession au pouvoir.

De nombreux précédents

Dès le 16 juillet 2003, Centrafrique Presse évoquait, dans son numéro 273, la pression exercée par le gouvernement sur la presse nationale. Le directeur de publication du Quotidien de Bangui, Michel N’Gokpélé, avait été condamné le 3 juillet à six mois de prison ferme pour « diffamation par voie de presse et incitation à la haine ethnique ». Au début de ce même mois, Faustin Bambou, directeur de publication du journal « les collines du Bas-Oubangui », avait dû fuir après avoir appris qu’une convocation le concernant avait été émise. Il avait publié un article qui mettait en cause un homme d’affaires tchadien proche du Président Bozizé, et prévenait le régime contre toute dérive susceptible d’entacher sa « crédibilité ».

Cette année, outre la garde à vue de Mathurin Momet, la justice centrafricaine s’en est prise au directeur de publication de L’Hirondelle, condamné à six mois de prison ferme pour « offense au chef de l’Etat ». Le 9 juillet dernier, la justice et le ministère de l’Intérieur sont passés à la vitesse supérieure, en convoquant les directeurs de publication de cinq quotidiens – Le Confident, Les Collines du Bas-Oubangui, Le Patriote, Centrafric’un et L’Hirondelle. Tous devaient se présenter munis de leurs autorisations de publication. « Mais ce n’était qu’un prétexte », estime Mathurin Momet, qui explique que les autorités n’avaient pas supporté la que la presse se soit emparée d’une affaire qui concernait directement le Président Bozizé.

En juin dernier, celui-ci aurait discrètement quitté Bangui pour l’Allemagne, avec son proche ministre des Affaires étrangères et son neveu ministre des Mines et de l’Energie, sans prévenir le vice-président ni même le Premier ministre. « Selon la presse locale, ils se rendaient à Düsseldorf pour effectuer des transactions de diamants », explique Mathurin Momet. La Lettre du Continent confirme même que la police de l’air et des frontières allemande de la ville allemande ont intercepté le Président et son équipe, les 17 et 18 juin, en les dépossédant de leurs diamants, illégalement transportés. Le 2 août dernier, suite à l’ébruitement de ce mystérieux voyage, les directeurs de publication des médias privés ont été convoqués par le ministre de la Communication, Parfait M’Bay, qui leur a demandé « de ne pas jeter de l’huile sur le feu en cette période de retour à la légalité constitutionnelle ». La veille, à travers un communiqué lu à la radio nationale, il avait accusé la presse de « graves dérives » et d’instrumentalisation « par certains compatriotes pour désinformer, manipuler et nuire à l’image des plus hautes autorités de l’Etat ».

Les présidentielles en ligne de mire

Outre cette affaire embarrassante, les journalistes centrafricains craignent que le chef de l’Etat ne tente de les museler en perspective des élections présidentielles, prévues en janvier 2005. François Bozizé avait déclaré à la suite de son coup d’Etat qu’il n’était là que pour gérer la transition, avant de céder son pouvoir à celui qui serait élu. Mais ses partisans, parmis lesquels Jean-Serge Wafio, ont récemment manifesté pour l’appeler à se présenter au futur scrutin. Ce qui laisse penser qu’il ne quittera pas son poste si facilement.

Près de sept partis de l’opposition ont depuis le début de l’affaire Gbossokoto pris fait et cause pour le journaliste. Et le Parlement centrafricain de transition (CNT) s’est déclaré mardi inquiet de la dégradation de la situation politique dans le pays. Citant en exemple les arrestations de membres du parti d’Ange-Félix Patassé, ainsi que celle du directeur de publication du Citoyen, le CNT s’est inquiété de la réaction des bailleurs de fonds internationaux, déjà méfiants vis-à-vis de la République de Centrafrique. Le 2 août, la Ligue centrafricaine des droits de l’Homme, exemples à l’appui, a plus gravement accusé le Président Bozizé d’être « personnellement responsable » de multiples atteintes aux droits de l’Homme commises dans le pays depuis son arrivée au pouvoir. Pour rappel : Maka Gbossokoto avait déjà été arrêté, en 2000… sous le régime Patassé.