“L’Eurafrique” : la vraie fausse rupture de Nicolas Sarkozy

« L’Eurafrique » est le nouveau concept développé, jeudi, au Sénégal par le président français qui se trouve actuellement au Gabon, seconde étape de sa première tournée en Afrique sub-saharienne. Avec ce terme, la rupture voulue par Nicolas Sarkozy dans les relations franco-africaines n’apparaît plus que comme l’évolution attendue de celles qui lieraient désormais l’Afrique à l’Europe. La France ne servirait alors que d’intermédiaire.

En campagne électorale, Nicolas Sarkozy avait déclaré qu’il souhaitait faire évoluer les relations entre la France et les pays africains. Mieux, il était question de rupture. En choisissant le Sénégal et le Gabon, où il se trouve ce vendredi, comme étapes de sa première tournée africaine en tant que nouveau chef de l’Etat français, il a presque déçu ceux qui avaient espéré une « révolution ». Ceux-là devront se contenter d’aménager leur vocabulaire en remplaçant “Françafrique” par « Eurafrique». « Ce que veut faire la France avec l’Afrique, c’est préparer l’avènement de l’Eurafrique, ce grand destin commun qui attend l’Europe et l’Afrique », a-t-il déclaré jeudi à l’occasion d’un discours prononcé à l’université Cheikh Anta Diop, à Dakar, au Sénégal. Une déclaration solennelle qui réduit la « rupture » à une simple évolution normale des relations franco-africaines à laquelle Jacques Chirac, le prédécesseur de Nicolas Sarkozy, avait tenu à préparer ses homologues africains.

Lors du 24e sommet France-Afrique qui s’est tenu à Cannes du 14 au 16 février 2007, Jacques Chirac avait invité, pour la première fois, à cette rencontre privilégiée de la “Françafrique” le président en exercice de l’Union européenne. La chancelière allemande Angela Merkel lancera même une invitation aux pays africains pour un autre sommet à venir sous la présidence du Portugal, pays qui assure depuis le 1er juillet dernier la présidence de l’Union.

Une rupture déjà annoncée par Jacques Chirac

A Dakar, le président français a presque tout dit de la politique future de la France en Afrique. Lui qui trouve le terme pré-carré « irrespectueux » ne compte pas « se plaindre (du fait) que des forces nouvelles investissent en Afrique » quand « la France s’intéresse au développement du continent ». Paris ne se sent, semble-t-il, pas menacé par l’influence grandissante de la Chine en Afrique. Comme si la France renonçait à entretenir des relations exclusives avec ses partenaires africains. Nicolas Sarkozy n’a ainsi cessé de se réfugier derrière l’Europe. « La réussite de l’Afrique sera celle de l’Europe. Son échec sera le désastre de l’Europe. S’il y a un continent qui doit comprendre que nos destins sont liés, c’est bien l’Europe. S’il y a une responsabilité pour la France, c’est de faire comprendre aux Européens que les jeunes Africains ont droit au développement, à la croissance, à la formation et à l’emploi pour aider leurs pays et non pour les quitter. »

Si rupture, il y a, elle viendrait peut-être de là. De ce rôle d’intermédiaire que la France entend désormais jouer entre ses alliés de toujours et l’Europe. Le Vieux Continent dont la seule préoccupation aujourd’hui, quand il s’agit d’Afrique, est de lutter contre l’immigration clandestine. Les premiers concernés : les « Jeunes d’Afrique », prêts à tout pour en finir avec la pauvreté et qui choisissent de la fuir par tous les moyens, même les plus périlleux. Nicolas Sarkozy les a d’ailleurs choisis comme cible de son laïus sénégalais. Il les a surtout invités à se tourner vers l’avenir, à ne pas faire de la colonisation l’origine de tous les maux de leur continent tout en reconnaissant que c’était un « crime ». Mais point de « repentance » à espérer. Des jeunes Africains qui doivent également, selon le président français, prendre conscience « que l’âge d’or (que l’Afrique) ne cesse de regretter ne reviendra pas pour la raison qu’il n’a jamais existé ». Dire que c’est au cours de la même allocution que Nicolas Sarkozy constatait que « la civilisation européenne a eu tort de se croire supérieure à celle de (leurs) ancêtres ».

Aux Africains de prendre leurs destins en main

Pour Alpha Oumar Konaré, le président de la Commission de l’Union africaine (UA), qui s’exprimait sur les antennes de RFI, les propos de Nicolas Sarkozy au Sénégal ne constituent « pas le genre de rupture » souhaité. A Dakar, la seule véritable rupture dont Nicolas Sarkozy pourrait se targuer s’assimile à un fossé entre les idées et la réalité du terrain. On ne peut pas exhorter les jeunes à rester chez eux et prôner en même temps l’immigration choisie. « Si les Africains les mieux formés s’en vont, qui restera pour développer le continent ? Les discussions que nous avons eues (avec Abdoulaye Wade, le chef de l’Etat sénégalais) m’ont fait évoluer sur une question dont je n’avais pas compris la profondeur, la sensibilité et la portée », avouera-t-il lors de sa conférence de presse conjointe avec Abdoulaye Wade. Cette leçon, le nouveau président français la doit certainement à la sagesse que lui confère les 82 printemps de son homologue.

« Je suis certain que (Nicolas Sarkozy) souhaite la rupture (…), a poursuivi Alpha Oumar Konaré. Je pense que pour l’aider dans la rupture, il a besoin de mieux connaître l’Afrique ». Souhaiter la rupture est une chose, en avoir les moyens ou le croire en est une autre. Nicolas Sarkozy ne saurait être l’acteur d’un changement dans des relations qui ont déjà mué d’elles-mêmes par la force des choses. « Si (l’)appel de (Nicolas Sarkozy) nous interpelle (…), c’est pour qu’on se dresse, et que nous-mêmes prenions nos affaires en mains » pourraient-ils, eux aussi, conclure à l’instar d’Alpha Oumar Konaré.

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