
Monsieur le Ministre
La société commerciale et l’entreprise publique ont toutes les deux leurs propres écoles mais pas la coopérative. Pourtant, elle est considérée comme la locomotive de l’économie sociale et solidaire, de par sa propension à créer des emplois, des richesses et des projets. De surcroît, l’entreprise coopérative demeure renforcée par ses valeurs et principes coopératifs, qui mettent l’homme au centre de ses préoccupations.
Le secteur coopératif, qui compte plus de soixante-cinq mille entreprises[1], ne dispose d’aucune université. Il n’y a pas un seul institut coopératif au Maroc, préparant aux cursus coopératifs, pas une seule école dédiée exclusivement aux coopératives, pas une seule université, rien. Par ailleurs les sociétés commerciales disposent quant à elles d’un vaste réseau de facultés, d’instituts et d’écoles de commerce, privées et publiques, dont douze Écoles nationales de commerce et de gestion ENCG. Et l’économie publique et les établissements et entreprises publics, au nombre de deux cent soixante-sept, ont leur célèbre École nationale supérieure d’administration ENSA.
Et comme il n’existe pas d’écoles dédiées aux coopératives, celles-ci, acculées, se tournent vers les universités d’économie et de gestion, et vers les écoles de commerce, pour recruter des talents. Seulement, leurs programmes sont tous axés sur le système capitaliste, et sur son fleuron : la société commerciale. Seulement, les destinées sont différentes, et les objectifs diamétralement opposés, les valeurs aussi, la gouvernance, la gestion, le droit et la législation, la comptabilité, le public, la vision, la philosophie, l’histoire, la culture, la doctrine économique, le secteur d’appartenance également, tout. La coopérative est aux antipodes de la société commerciale. Et la pression à laquelle est soumise la coopérative l’oblige à se conformer malgré elle aux instruments de gestion de la société commerciale.
Monsieur le Ministre
Le football a ses propres académies mais pas la coopérative. Le football, parlons-en un peu, beaucoup, passionnément, a bien ses académies que la coopérative ne connaît pas. Le football a ses raisons puisqu’il se prépare pour la Coupe du Monde de la FIFA 2030. Avec des stades riches en trésors dignes des Mille et Une Nuits. Louable entreprise et louables intentions. Mais la coopérative des dix-sept objectifs de développement durable ODD 2030 de l’ONU, capable de relever ces défis, devrait somme toute avoir ses propres instituts et collèges coopératifs.
Le ballon rond du lendemain se dote des moyens de vaincre, et cueille des lauriers pour s’encenser les uns les autres, tandis que la coopérative en reste privée, faisant le dos rond en attendant des jours meilleurs. Sportivement, comment pourra-t-elle accomplir les dix-sept travaux d’Hercule, devenus les siens ? Alors que le quatrième d’entre eux, « Éducation de qualité », vise à garantir l’accès à l’éducation pour tous et toutes, et que la coopérative censée répondre aux crises économiques, sociales, alimentaires…, demeure elle-même mendiante fière, mais affamée d’éducation et d’instruction ?
L’Hydre de Lerne pouffe à pleines têtes pendant que l’Agenda des Nations unies toque au carreau. Le développement durable produit l’illusion d’une nappe d’eau s’étendant à l’horizon 2030 et reflétant la végétation et les dunes environnantes. Des mirages sahariens, dix-sept au total, voire plus.
Le médecin a bien son université, monsieur le Ministre, le chirurgien, l’avocat, l’enseignant et le professeur ; l’architecte son école, l’ingénieur, le juge, le notaire et son clerc, l’imam, le faqîh, le comptable, l’artisan, l’artiste, le comédien, l’acteur, le clown et la danseuse du ventre… Et l’entrepreneuriat coopératif rien du tout.
Monsieur le Ministre
Quand on a les ODD de l’ONU 2030 en vue et un statut économique et social à tenir, on ne doit même pas donner prise au soupçon. Et quand il y a la volonté politique et le matériel de briller parmi les grands, les barrières sautent d’elles-mêmes, la Coupe du monde 2022 et la Coupe d’Afrique des nations 2025 l’ont confirmé.
Monsieur le Ministre
Le Bénin, le Kenya, le Nigeria et la Tanzanie ont bien leurs propres instituts, leurs propres collèges, et leurs propres universités coopératives, depuis plus de soixante ans, mais pas nous. Le Bénin qui compte quinze millions d’habitants est doté d’une université coopérative depuis 1967. Le Kenya qui compte cinquante-neuf millions d’habitants est doté d’une université coopérative, depuis 1952. Le Nigeria, qui compte deux cent trente-cinq millions d’habitants est doté de deux collèges coopératifs, d’une université coopérative, et d’une faculté dédiée à la coopérative agricole. En plus de ces collèges et universités coopératifs, le Nigeria compte également quatre autres universités qui proposent des programmes sur la gestion spécifique des coopératives. Et la Tanzanie, qui compte soixante-douze millions d’habitants est dotée d’une université coopérative depuis 1963.
Face à cette situation, que comptez-vous faire, monsieur le Ministre ?
Monsieur le Ministre, je n’ai qu’une passion, celle de la vérité, au nom des coopérateurs et des coopératrices qui ont tant souffert de moult et moult maux, depuis l’indépendance du Maroc, le Makhzen comme ils disent, et qui ont droit eux aussi à l’éducation et à l’instruction (coopérative), pour leurs enfants et leurs petits-enfants, pour la relève. Mon indignation enflammée n’est que le cri de mon âme.
J’attends.
Veuillez agréer, monsieur le Ministre, l’assurance de mon profond respect.
[1]odco.ma, statistiques des coopératives




