Les visas font recette

Les visas rapportent gros aux ambassades étrangères au Sénégal. La France, notamment, en tant que première destination des Sénégalais, flirterait avec les 2 milliards de F CFA de recettes par an. Alors pourquoi ne pas appliquer la loi de réciprocité pour les Occidentaux qui viennent au Sénégal ? s’interroge Bartélémy Sene du « Nouvel Economiste ».

Les étrangers qui veulent séjourner au Sénégal, en particulier les ressortissants des pays développés, n’ont pas besoin de s’acquitter de certaines formalités comme l’obtention d’un visa. Il suffit qu’ils aient les moyens, financiers en général, pour venir faire un tour chez nous et repartir sans grande difficulté. Le contraire est tout autre. Les candidats à l’émigration en savent quelque chose. En plus des formalités administratives très lourdes, le demandeur de visa, pour un pays Européen ou pour les Etats-Unis, doit débourser une certaine somme d’argent, suivant le type de visa, pour obtenir le « précieux sésame ».

A partir des statistiques de l’Ambassade de France à Dakar, les tarifs applicables dans l’espace Schengen, depuis le premier janvier 2003, peuvent aller de 6 560 F CFA pour le visa de transit à 91 835 F CFA pour le visa de circulation de quatre ans. Le visa de long séjour est monnayé à 64 940 F CFA.

2 milliards de recettes

Si nous prenons l’exemple de la France, l’un des pays européens où se rendent la plupart de nos compatriotes et dont nous avons obtenu les statistiques officielles en terme de demandeurs de visas, 36 912 demandes de visas ont été adressées à son ambassade à Dakar en 2002 et 21 916 ont été effectivement accordés. En supposant que les visas accordés correspondent plus ou moins à un long séjour, c’est près de 1,5 milliards de F CFA que l’ambassade récolte chaque année rien que pour le Sénégal. Sans compter les tarifs de

visa de court séjour – plusieurs entrées qui s’élèvent à 22 960 F CFA. Parler de 2 milliards de recettes par année sur les visas que l’Ambassade de France délivre aux demandeurs résidents au Sénégal ne serait certainement pas exagéré.

En faisant une simulation sur l’ensemble des pays de l’espace Schengen sur la base des statistiques de l’Ambassade de France à Dakar, auquel on ajouterait les Etats-Unis, en considérant une moyenne de 20 000 visas délivrés par ambassade, c’est près de 10 milliards de F CFA que les Sénégalais payent chaque année pour l’obtention de visas. Nous avons tenté de rentrer en contact avec ces différentes représentations diplomatiques à Dakar mais en vain. Que devient donc cet argent versé par nos concitoyens pour l’obtention de visas ? Il ne va certainement pas dans les caisses de l’Etat sénégalais, ni pour entretenir les émigrés qui arrivent dans ces pays. Pourtant, pour un pays sous-développé comme le nôtre, cet argent représente une manne.

Charters de la honte

La question que l’on se pose est de savoir pourquoi nos gouvernants laissent nos compatriotes subir, sur le plan moral et financier, de telles tracasseries alors que le contraire n’est pas appliqué chez les ressortissants de ces pays ? De quoi le Sénégal aurait-il peur ? L’actualité de ces derniers jours démontre combien nous sommes considérés aux yeux de certains pays, comme la France, qui veulent réguler l’immigration. Les « Charters de la honte », décidés par le gouvernement Raffarin et appliqués par le ministre de l’Intérieur français Nicolas Sarkozy, sont encore frais dans les esprits.

Loin de nous l’idée de demander à nos Etats d’appliquer une restriction pour l’entrée des étrangers dans nos pays, comme cela se fait ailleurs. Mais force est de reconnaître que la question, placée sous l’angle moral et financier, mérite d’être posée. Si on appliquait la loi de la réciprocité, avec une moyenne de 400 000 touristes qui entrent chaque année au Sénégal, sans compter les autres types de séjour, c’est près de 30 milliards de F CFA que pourrait rapporter la délivrance de visas pour le pays. Certes, cette somme ne représente pas grand chose devant les 100 milliards que rapporte le tourisme au pays, mais cet argent pourrait financer de petits projets à l’intention des jeunes portés vers l’émigration.

Au-delà de l’aspect purement financier, ce serait une sorte d’équilibrage qui voudrait que tout le monde soit traité de la même manière. C’est également une question de souveraineté, de gestion des intérêts de notre pays. Ce n’est pas parce que ce sont les pays développés qui contrôlent « les robinets des bailleurs de fonds  » qui nous appuient dans le cadre du développement que nous devons leur donner un chèque en blanc en ce qui concerne la mobilité de leurs citoyens dans nos pays, alors que le contraire n’est pas valable. Des pays comme le Gabon l’ont compris. Pourquoi le Sénégal ne ferait-il pas la même chose ?

Bartélémy Sène