Les rythmes nègres du Pérou

Heidi Carolyn Feldman vient de publier la version espagnole de son livre Black Rhythms of Peru (Ritmos Negros del Perú), à El Carmen (Chincha) et à San Luis de Cañete. Feldman a visité le Sur Chico en compagnie de Susana Baca qu’elle considère comme l’icone cosmopolite du Pacifique noir péruvien. Dans le livre, Feldman explique de quelle manière de nombreux éléments traditionnels font partie d’une histoire inventée, par exemple elle indique que l’idée selon laquelle Chincha est considérée comme l’épicentre de la culture afropéruvienne est une légende inventée dans les années 70 et 80. Ci-dessus, l’article publié dans EL COMERCIO.

Il y a quelques années, l’ethnomusicologue américaine Heidi Feldman fut enchantée par un concert de Susana Baca et décida d’étudier cette musique qu’elle ne connaissait pas. Le résultat est ce livre “Ritmos negros del Perú”(Rythme nègres du Pérou), une étude indispensable

L’arbre généalogique de la culture afropéruvienne a des branches trop croisées. Heidi Feldman, une universitaire américaine qui se consacre à l’ethnomusicologie a souhaité les démêler avec le plaisir de celle qui pénètre sur une terre vierge. Le trouble l’a envahit en 1998, après un concert de Susana Baca à Los Ángeles qui se dessinait comme une soirée world music et finit par se transformer en une porte vers un autre monde. Elle ne tarda pas à savoir que l’expérience de la diaspora africaine dans cette partie du continent a souffert d’un relatif dédain, en comparaison avec d’autres emporiums noirs d’Amérique. Elle trouva une histoire vigoureuse de création et de recherche. Une épopée entre branches et épines.

Feldman réalisa un voyage d’immersion: la base de son étude provient de quarante sept entrevues de personnages représentatifs de la musique afropéruvienne, plusieurs d’entre eux aujourd’hui disparus. Mais elle visita également le Pérou à plusieurs reprises pour glaner de l’information et inonder ses sens: elle visita les peñas créoles et assista à des concerts, prit des cours de cajón péruvien avec un maître comme Juan Medrano Cotito et des cours de danse autant au Centre Culturel de l’Université Catholique que chez l’inoubliable “Caitro” Soto. “Celui qui propose une thèse sur un sujet doit l’apprécier, dans ce cas, pas seulement par le son, mais par le concept, la culture, l’histoire”, indique-t-elle. Sa méthodologie académique lui permettait d’avancer en traitant chaque référence à la recherche d’un sens.

Feldman a suivi toutes les pistes qu’elle allait rencontrer pour comprendre l’histoire musicale afropéruvienne. Une partie de son enquête l’a amené à consulter les archives personnelles de Nicomedes Santa Cruz à Madrid et d’autres archives que jusqu’à présent aucun chercheur de terrain n’avait visité : la collection de manuscrits et de livres rares de José Durand, le fondateur de la légendaire compagnie Pancho Fierro, considérée par beaucoup comme “le début de toute la musique noire péruvienne au 20ème siècle”. Cet héritage sous la garde de l’Université Notre Dame, en Indiana aux États-Unis. Feldman se sert de cette réserve pour expliquer les lignes centrales de son livre: la “nostalgie créole” de Durand, surgie au milieu des années cinquante, face à la “mémoire ancestrale” encouragée par Nicomedes et Victoria Santa Cruz des années plus tard.

C’est le registre d’une rupture. “Tandis que la représentation du passé de José Durand est inspirée de la nostalgie coloniale du créolisme, les artistes noirs qui représenteraient ces mêmes chansons et danses pour les audiences publiques dans les années 60 avaient des agendas musicaux et sociaux très différents”, indique la spécialiste dans son livre. Feldman les considère comme des stratégies s’appliquant à reconstruire une tradition perdue, le sens historique d’une communauté souvent divisée par “l’inimitié, la jalousie et les divergences sur l’authenticité”. Ainsi, indique-t-elle, ce n’est pas une histoire définitive, mais un ensemble de versions à la recherche d’une racine.

Et là se trouve un autre des piliers de l’enquête, peut-être celui qui enthousiasme le plus l’ethnomusicologue américaine : sa thèse selon laquelle le cas péruvien se circonscrit au contexte culturel d’un Pacifique noir, en parallèle à l’expérience du Brésil et de Cuba, les deux épicentres afroaméricains qui, selon le sociologue Paul Gilroy, forment l’Atlantique noir, avec une conscience et une force particulières. Selon Feldman, cette focalisation au sujet de la culture noire péruvienne “peut augmenter les études mondiales sur la diaspora africaine”. Elle a au moins établi une base forte.