Les “rats”, ces “journalistes” indésirables

Presque partout dans le monde, la presse est considérée à tort ou à raison comme le quatrième pouvoir, après l’exécutif, le législatif et le judiciaire. Si cette considération est plus ou moins vraie dans les pays occidentaux, mais avec quelques nuances selon les pays, cela ne semble pas être du tout le cas dans nos jeunes démocraties africaines. La presse, chez nous, est encore en voie de construction à l’image de nos jeunes démocraties, avec des pratiques parfois inhabituelles et surprenantes.

Elle s’est développée pendant un demi-siècle avec des spécificités particulières qui mettent de fait en cause sa crédibilité et l’éthique même de cette honorable profession. Elle est engluée dans des pratiques parfois douteuses qui l’empêchent aussi de se positionner en véritable contre pouvoir face à la toute puissance du pouvoir exécutif, et peine encore à imposer une certaine respectabilité. Mais à qui la faute si cette profession est si mal considérée et discréditée?

La réponse à cette question ne saurait être catégorique ; car les causes de cet état de fait sont les conséquences d’un dysfonctionnement systémique dans lequel différents acteurs tirent profit selon leurs intérêts du moment. Premièrement, le désordre social et politique dans lequel évolue la presse en Afrique fait de la classe politique le premier responsable de l’état déplorable de notre presse. Ces acteurs politiques ont vite compris qu’ils avaient tout intérêt à avoir des médias aux ordres, manipulés, mal payés et dépendants de leur pouvoir. Partout sur le continent, les médias sont à l’image de nos politiques menées. C’est-à-dire, claniques, partisanes et sans nuances dans leur positionnement très souvent politisé. L’information est traitée et diffusée sous forme de slogan politique à des lecteurs déjà conditionnés et préparés à les recevoir comme « paroles d’évangile ». Enfermés dans une logique militante, ces derniers ne s’intéressent pas aux informations issues d’autres médias, considérés comme étant proches du camp politique adverse. Quelle que soit l’information, elle serait forcement suspecte à tort ou à raison. Mieux encore, en Afrique, les plus grandes fortunes ne sont pas détenues par les opérateurs économiques comme partout ailleurs dans le monde. Elles sont aux mains des acteurs politiques, indécemment riches qui possèdent la plupart des grands médias. Pour mieux accentuer leur pouvoir et leur domination, des journalistes sont jetés en prison par le pouvoir en place pour avoir dénoncés des faits avérés. D’autres en revanche sont également emprisonnés pour des informations farfelues et militantes vis-à-vis du régime au pouvoir qu’ils combattent à travers leurs médias, comme des militants politiques engagés. Mais cela ne justifie pas pour autant leur arrestation dans un Etat qui se dit « démocratique ».

Les seconds responsables sont les lecteurs qui se contentent des informations manipulées et politisées de leurs médias. Ils n’ont pas encore intégré que ces médias vivent en grande partie grâce à leur argent. De ce fait, ils détiennent le pouvoir de faire évoluer les mentalités en étant plus exigeant avec leurs médias. Si rien n’est fait dans ce sens là, il faut croire que cette situation fait également l’affaire de nos peuples qui cautionnent cela dans un esprit partisan.

Enfin, les troisièmes responsables de cette situation sont les journalistes eux-mêmes. La plupart d’entre eux n’ont aucune formation de journaliste et ne cherchent pas à se former pour remédier à leurs lacunes. Par voie de conséquence, ils acceptent d’être sous payés, exploités et dévalorisent eux-mêmes leur profession par des pratiques qui n’honorent pas le journalisme en Afrique. Certains se sont spécialisés dans les articles élogieux et démagogiques des acteurs politiques et économiques pour arrondir les fins de mois toujours difficiles. La tendance actuelle est plus perverse. Il s’agit d’écrire des articles à charge contre des acteurs influents et susciter leur exacerbation. Ensuite, moyennant une enveloppe, l’auteur de l’article refait un autre papier beaucoup plus flatteur que le précédent. Ces journalistes mal payés sont peut-être maintenus ainsi volontairement dans ce système par ces remises d’enveloppe, à chacune de leur couverture médiatique par les institutions, les ministères ou les organismes qui les sollicitent. Ce qui était une habitude est devenu de fait, une « Obligation ». Aucune couverture médiatique ne peut se faire sans cette pratique étonnante. De fait, à chaque évènement, on assiste à une ruée de « journalistes », parmi lesquels de nombreux « Rats » comme on les appelle dans le milieu de la presse en Côte d’Ivoire. C’est-à-dire, des « journalistes » ou se faisant passer pour « journaliste », qui s’invitent eux-mêmes dans l’espoir de recevoir une enveloppe. Si ces pratiques surprenantes ne sont pas dénoncées et combattues par les journalistes reconnus, elles finiront par compromettre l’ensemble de la profession et discréditer davantage tous ceux qui s’efforcent malgré toutes ces incertitudes de faire du journalisme une profession noble et respectable, en attendant d’être un jour peut-être, ce quatrième pouvoir que nous espérons tous.

Chroniqueur Politique à Fraternité Matin