Les rabatteurs du métro Château d’Eau

Métro Château d’Eau. Vous êtes accostés par une horde de gaillards africains qui apostrophent les « clients » à la volée. Pas de panique, ce sont des rabatteurs. Leur mission : savoir si vous voulez, messieurs, vous faire couper les cheveux ou, mesdemoiselles, faire des tresses ou un tissage. Ensuite, vous ramener dans l’un des salons de coiffure sur le boulevard de Strasbourg (Paris, France). Ces jeunes hommes sont pour la plupart Ivoiriens, Camerounais ou Maliens et sont payés à la commission.

« Monsieur veut coiffer ? » C’est par cette question lancée de façon presque agressive qu’on est accueilli à la sortie du bouches des métros Château d’Eau et Strasbourg Saint-Denis à Paris (France). Ceux qui vous hèlent sont des rabatteurs. Penchés en nombre au-dessus de la balustrade à l’extérieur du métro, ils lancent bruyamment leur question : « coiffure Monsieur ? Côté ! côté ! » et se poussent violemment pour mieux se rapprocher d’un client potentiel. Très actifs et parfois tenaces, ils peuvent vous courir après quand ils vous aperçoivent à l’autre bout et insister pour que vous les suivez mordicus. Leur boulot consiste à trouver des « clients », qu’ils devront conduire dans un des salons de coiffure qui les « emploient ». Ils se méfient des médias, les soupçonnant d’être à la solde de la police. Celle-ci leur rend souvent visite, pour dénicher ceux qui travaillent au noir.

Apostropher le client

Dans son sweat rouge qui descend sur son jean bleu, Cyril, un jeune camerounais, attend à la sortie du métro Château d’Eau. Avant même d’avoir vu le visage d’un Noir montant les marches, Cyril lui lance sa question récurrente : « Monsieur veut coiffer ? ». La réponse sera non. Arrivé dans le milieu depuis seulement un an, le jeune homme à la barbe en collier reconnaît qu’il est un nouveau par rapport à ceux qui y sont depuis cinq ou six ans. Son travail est immuable : se pointer à cette bouche de métro entre 8h et 8h30 tous les matins, et repartir tous les soirs à 19h.

Quand la journée est bonne, un rabatteur trouve « deux à trois clients ». L’étape suivante consiste à le conduire dans le salon pour lequel il travaille. Un pointeur dans l’établissement met une croix devant son nom. Le rabatteur empôche en général un ou deux euros sur une coupe à 10 euros. Alors qu’une cliente rapporte deux ou trois euros, pour leurs tresses qui valent une moyenne de 30 euros. A la fin du mois, le rabatteur reçoit sa paye qui est d’environ 200 à 300 euros. « Mais parfois, il m’arrive de ne trouver personne à ramener durant le mois », révèle Cyril. « Dans ces cas, comme certains coiffeurs ont été rabatteurs, il comprennent et me versent quelque chose », poursuit-il. Un quelque chose qui atteint 200 euros.

Embrouilles

Ces rabatteurs ne sont pas toujours aimés de tous les commerçants et habitants alentour, gênés par leurs cris ou leurs hurlements. Parfois, ce sont même à des querelles ou bagarres qu’ils se livrent. Quand de violentes bagarres naissent entre ces jeunes hommes, « la police descend souvent sur les lieux », et le jeune camerounais insiste sur le fait qu’on peut se faire « embarquer quand on n’a pas ses papiers ». Parfois, lorsque deux rabatteurs se disputent un client, on joue « à pile ou face », révèle Jérémie, un copain de Cyril. « Car nous devons nous-mêmes essayer de régler les conflits à leur début, pour éviter de déranger ».

Les actes de violence dérangent sérieusement la tranquillité de certains riverains et vendeurs du boulevard de Strasbourg. Ceux-ci ne comprennent d’ailleurs pas comment on peut se « livrer à ce genre de travail », commente Cyril, déçu. Mais le jeune homme aux airs calmes ajoute qu’il le fait parce qu’il n’a « rien trouvé à faire à côté », et préfère ne pas se « livrer au vol ».

Un travail d’hommes

Est-ce simplement un travail réservé à la gent masculine ? A cette question, la réponse est visiblement non. Pourtant, sur tout le boulevard de Strasbourg : aucune rabatteuse. Sur les quelque 150 personnes qui pratiqueraient ce job, il n’y en aurait que … « trois », répond un groupe de garçons. Difficile de les apercevoir. Annie est l’une des trois exceptions. Ancienne secrétaire en Côte d’Ivoire, elle est aussi la « fille d’un ami du Président Félix Houphouët-Boigny ». En 1997, menacée par l’opposition (alors représentée par Laurent Gbagbo), sous Henri Konan Bédié, « Maman », comme certains rabatteurs la surnomment, se rend à Paris sans un sous dans la poche. Cette femme au visage joyeux, qui avoue sans aucune gêne être née le 31 décembre 1952 et qui n’a « ni sécu, ni prestation sociale », trouve peu de temps après ce travail.

« Maman » reconnaît que c’est un boulot difficile, surtout pour les femmes. Avec son âge, elle ne fait que neuf heures par jour contre onze pour des hommes, mais joue sur une approche plus douce envers les passants. Avec son écharpe bleue indigo, lui couvrant le buste, elle s’approche avec respect des jeunes femmes, et leur souffle : « Ma sœur, vous cherchez un salon de coiffure ?! ». La jeune femme qu’elle vient d’interpeller balance timidement la tête pour dire non. Mais, finalement, « Maman » repérera une ancienne cliente. Une jeune fille accompagnée de sa mère qui devrait lui rapporter quelque chose pour la journée.

En costard

Des « Président ! ! ! » et autre « Patron » sont lancés à un jeune homme, grand, svelte, en costume rayé, aux yeux cachés par des verres très légèrement teintés. L’homme a commencé il y quelques années comme rabatteur sur le boulevard et aujourd’hui, il y possède deux magasins. L’un de cosmétiques et l’autre de perruques. Mais le « Patron » n’aime pas trop la presse et préfère vivre caché. Toutefois, il reconnaît que sa réussite devrait servir de leçon aux nouveaux. Mais il insiste surtout sur le sérieux dont il faut entourer son travail pour réussir : « Pas des histoires de filles, être réglo avec soi et avec les autres. C’est ça la clé de la réussite ».

« Patron » s’éloigne pour rejoindre ses affaires. Cyril et « Maman », chacun avec sa tactique, se remet à la recherche d’un client. Certains trouveront qu’ils sont dérangeants, d’autres qu’ils font ce boulot pour s’en sortir. Et une nouvelle journée se lèvera sur le Boulevard de Strasbourg.