Les princes du braconnage

Les princes du Golfe chassent depuis quelques semaines dans le Sahara algérien l’outarde houbara, un oiseau protégé par des conventions internationales et par la loi algérienne. En un quart de siècle, les braconniers ont fait disparaître cette espèce, du Moyen-orient à la Tunisie.

Parfois accueillis par les walis (préfets) en personne, des délégations de princes du Golfe se trouvent depuis quelques semaines dans le Sahara algérien où ils s’adonnent à la chasse à la outarde houbara, un oiseau protégé par nombre de conventions internationales et par la loi algérienne. Ces braconniers de haut rang, après avoir décimé cette espèce sur leur territoire, s’en sont pris avec autant d’efficacité à celui de leurs frères nord-africains.

Massacre sans frontières

Les ressortissants de la plaine arabique chassent traditionnellement cet oiseau de 60 à 65 cm et de couleur ocre, pour sa chair, à laquelle ils attribuent des vertus aphrodisiaques. Dans la mesure où l’on ne comptait, au début des années 80, qu’une cinquantaine de spécimens en Arabie et dans le Golfe, les chasseurs ont décidé de passer les frontières pour pister le gibier là où il se trouve : dans le Sahara. Les autorités nationales auraient tenté de réagir en verrouillant leurs frontières, mais les promesses d’aide à la reconstitution des populations l’ont emporté. Pourtant, hormis les bakchichs alléchants, cette chasse n’entraîne pas l’enrichissement des régions hôtes.

Depuis qu’ils ont pratiquement décimé l’espèce en Tunisie et l’ont réduite de moitié au Maroc, comme l’avance le quotidien El Watan, leur terrain de jeu préféré est constitué des wilayas de Béchar et de Ghardaïa en Algérie. La loi y interdit pourtant cette chasse et des conventions internationales, visant à protéger l’outarde ainsi que d’autres espèces en voie de disparition telle la gazelle dorcas, ont été ratifiées par l’Algérie – la plus importante étant la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (Cites).

Arsenal de guerre

Le wali de Ghardaïa, à la fin de l’année 2002, évoquait auprès d’El Watan des « touristes qui viennent profiter de la beauté du paysage ». Peu convaincant. Se reprenant, il admettait la présence de chasseurs sur sa juridiction, tout en ajoutant qu’ils « n’ont fait que transiter vers Laghouat et Béchar ». Quand ce n’est pas le silence, c’est l’esquive et la négation de toute responsabilité qui l’emportent chez les responsables algériens. Le ministre de l’Environnement, Chérif Rahmani, également président de la Fondation de protection de la nature  » Déserts du monde « , a bien pris position contre ce braconnage lors d’un forum d’El Khabar, en décembre dernier, mais en précisant qu’il était impuissant.

Les princes arabes atterrissent à bord d’avions cargo chargés de voitures tous terrains, de matériel de réfrigération … et d’un arsenal de guerre qui n’a rien à voir avec l’équipement de chasseurs de volatiles. Après s’être partagé le désert en zones, il est arrivé que Qataris, Saoudiens et Bahreïnis se retrouvent dans une aire qui n’était pas la leur. Forts de leur puissance de feux, ils ont rendu à leurs armes leur fonction première qui est de faire la guerre. A deux reprises, un ministre de l’Intérieur algérien – le dernier est Yazid Zerhouni en décembre 2001- a dû visiter les caravanes des encombrants invités en tant que médiateur.

Pillage des nids

A la chasse, les émirs braconneurs ajoutent le pillage des nids d’outarde, ne laissant aucun moyen aux pays hôtes de reconstituer les populations. La Tunisie, lourdement touchée il y a quelques années, semble avoir pris la mesure du danger qui menaçait sa faune.  » L’outarde a été réintroduite depuis quelques années et de nombreux programmes pour la protéger existent. Mais elle est toujours très menacée. Nous avons pris des mesures fortes pour sauvegarder cette espèce « , explique le ministère de l’Environnement. Avant d’ajouter que les princes du Golfe  » ne sont plus très nombreux et que la Tunisie fait pression sur eux pour qu’ils ne fassent pas trop de dégâts  » !

Au début de l’année 2002, le Haut conseil de la chasse algérien s’est réunit pour élaborer un nouveau texte de loi. Selon El Watan, il contiendrait des clauses spéciales, au titre du développement du tourisme, concernant la chasse lorsqu’elle est pratiquée par des étrangers.